Ces dix nationalisations qui ont écrit un morceau de l'histoire économique

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 1. Suez, 1956 : l’arme de la nationalisationDepuis sa construction en 1869, le canal de Suez était géré par une compagnie privée, la Compagnie universelle du canal de Suez, détenue majoritairement par des capitaux français et britanniques et dont le siège est à Paris. Elle bénéficie d’une concession de 99 ans qui court donc jusqu’en 1968.Mais la situation politique change. En 1952, le roi Farouk est renversé par l’armée. En 1954, l’homme fort du nouveau régime, c’est le colonel Nasser qui développe une position tiers-mondiste, anti-impérialiste et panarabe. Le Caire entre alors naturellement en conflit avec l’Occident, particulièrement avec Londres et Paris. Le 26 juillet 1956, Nasser annonce la mise sous séquestre des biens de la compagnie, autrement dit du canal. Il n’y a pas là nationalisation de la compagnie, qui n’est pas une société égyptienne, il y a expropriation de son principal bien. Cet acte conduira en octobre à la deuxième guerre israélo-arabe et à la désastreuse intervention franco-britannique. Vaincue militairement, l’Egypte est victorieuse politiquement : la Compagnie ne recouvrera pas la jouissance du canal. Mais elle touchera néanmoins de grasses indemnité qui lui permettront de devenir une grande banque qui sera, du reste, nationalisée en 1982 par le gouvernement français, puis à nouveau privatisée en 1987.2. Iran, 1951 : nationaliser pour redevenir indépendantAu lendemain de la seconde guerre mondiale, l’Iran est le principal producteur de pétrole du Moyen-Orient. Mais l’Etat iranien touche peu de bénéfices de cette manne qui est aux mains de l’Anglo Iranian Oil Company (AIOC). Au début des années 1950, l’Iran, occupé par les Britanniques pendant la guerre, est secouée par une vague nationaliste et anti-anglaise. Le Shah, Mohamad Reza Palahvi demeure le seul soutien à l’AOIC, alors que la natioanlisation devient de plus en plus populaire. Son premier ministre, Hadj-Ali Razmara, est assassiné le 7 mars 1951, peu après un discours contre la nationalisation. Le peuple célèbre cet assassinat comme une victoire et le parti communiste, le Toudeh, organise une vague de grève en avril en faveur de la nationalisation. Le parlement fini par céder et nomme le 28 avril Mohamed Mossadegh, le leader nationaliste, comme premier ministre.Dès le 1er mai, Mossadegh casse la concession de l’AIOC qui devait s’achever en 1993 et nationalise ses biens : les puits de pétrole. « Avec les revenus du pétrole, nous pourrons équilibrer notre budget et combattre la pauvreté, la maladie et l’arriération au sein de notre peuple », explique le nouveau premier ministre qui propose de consacrer 25 % des revenus du pétrole au dédommagement de l’AIOC. Mais les négociations avec l’AIOC échouent : les Britanniques retirent leurs techniciens, augmentent la production des autres pays producteurs et engagent un blocus du pétrole iranien. Un blocage qui va pénaliser le travail du gouvernement Mossadegh. Finalement, en août 1953, la CIA et le Shah organisent un coup d’Etat contre Mossadegh. Le nouveau premier ministre, Fazlollah Zahedi, s’empresse de renégocier un accord sur l’exploitation du pétrole iranien qui est confiée à un consortium de huit compagnies occidentales. La nationalisation était effacée de facto.3. Allemagne, 1932 et 2010 : au secours des banquesLe développement économique de l’Allemagne est marqué par une bienveillance de l’Etat envers le secteur privé, mais par un engagement assez limité. La république de Weimar, dans ses premiers instants, lorsque le SPD avait une forte influence, fait néanmoins exception. Les chemins de fer sont nationalisés dès 1920, soit 17 ans avant la création en France de la SNCF. Mais l’Etat allemand rechigne généralement à prendre possession des propriétés d’autrui.Pourtant, deux crises économiques mondiales vont contraindre Berlin à agir autrement. En 1931, la faillite du Crédit-Anstalt de Vienne dans la foulée du krach américain de 1929 sonne l’arrivée de la crise en Europe. Les banques allemandes s’effondrent. En 1932, le chancelier Brüning doit décider de la fusion de trois grandes banques, la Dresdner, la Darmstädter et la Nationalbank sous le nom de Dresdner Bank. L’Etat renfloue ce nouvel ensemble et prend le contrôle de la majorité du capital. Aucune autre nationalisation n’aura lieu en Allemagne ( à l’exception bien sûr de la RDA) jusqu’en 2009.Après la faillite de Lehman Brothers le 15 septembre 2008, le marché monétaire à court terme s’assèche, faute de confiance. La banque allemande Hypo Real Estate (HRE) ne parvient plus à se financer. Cette banque, spécialisée dans le financement de projets à long terme se finance à court terme sur ce marché. Elle menace donc de cesser ses paiements. La menace d’une crise systémique allemande et européenne est forte : HRE affiche un bilan de près de 500 milliards d’euros. Berlin organise un plan de sauvetage, mais rien n’y fait : HRE n’est plus solvable. En avril 2009, il faut se résoudre à nationaliser entièrement la banque. Une loi est promulguée, non sans peine ni sans critiques. Plusieurs actionnaires ont porté l’affaire en justice, dénonçant une « expropriation » compte tenu du prix de rachat. Berlin envisage de son côté de privatiser HRE dès qu’elle refera des bénéfices.4. Québec, 1963 : contrôler l’électricité pour être « maître chez soi »En 1960, le parti libéral prend le pouvoir au Québec, mettant fin à une longue domination conservatrice. Il se lance dans une série de réformes au goût vaguement autonomiste et étatiste autour de son slogan de campagne : « c’est le temps que ça change. » C’est la période de la « révolution tranquille » dont le point de départ sera l’idée de nationaliser la production d’électricité en nationalisant toutes les compagnies privées dont la puissante compagnie Shawinigan, société anglophone qui contrôle une bonne partie de la production d’électricité québécoise.C’est René Lévesque, ancien journaliste devenu « ministre des richesses naturelles » de la Belle Province, qui mène l’offensive et dénonce la gestion de la compagnie. Pendant des mois, la compagnie et le ministre bataillent pour savoir si l’Etat serait meilleur gestionnaire que la compagnie privée. Le débat enflamme le Québec et le premier ministre provincial, Jean Lesage, décide de convoquer des élections anticipées. Le PLQ devient le parti de la nationalisation de l’électricité sous le slogan « Maître chez nous. » C’est un triomphe : le PLQ a la majorité absolue et nationalise l’électricité le 1er mai 1963 moyennant 600 millions de dollars canadiens.5. France, 1848 : une nationalisation « temporaire »Le chemin de fer est l’Internet des années 1840. La spéculation sur les actions des compagnies ferroviaires vont bon train et une bulle se forme au Royaume-Uni et en France après la fameuse loi de 1842 qui organise le réseau. La bulle éclate en Bourse en 1847 et les compagnies sont à court de liquidités. Le risque, c’est que certaines lignes ferment, tandis que d’autres projets importants comme le Paris-Lyon et le Paris-Strasbourg menacent de ne pas voir le jour.Avec la révolution de février 1848, la crise s’amplifie. A l’été 1848, le gouvernement du général Cavaignac décide de nationaliser les compagnies pour assurer la poursuite des travaux. Mais au 19ème siècle, l’idée de nationalisation est synonyme d’expropriation. Et dans l’ambiance très anti-socialiste qui suit le massacre de juin 1848, le gouvernement est sous le feu des critiques de la droite conservatrice. Néanmoins, cinq compagnies sont « mises sous séquestre » par l’Etat : Paris-Orléans, Bordeaux-La Teste, La ligne de Sceaux, Marseille-Avignon et Paris-Lyon. L’Etat va assurer la poursuite des travaux. Et, lorsque, sous le second Empire, les financements reviendront, les compagnies seront privatisées à nouveau.L’expérience prouve néanmoins que le secteur privé peine à gérer un réseau ferroviaire. En France, la compagnie de l’Ouest doit être nationalisée en 1908 et devient la compagnie de l’Etat. Les autres compagnies vivent des subsides publics et en 1937, elles sont toutes nationalisées au sein de la SNCF.6. France, 1945 : une nationalisation sanctionL’après-guerre est une des grandes périodes de nationalisations. Même la vieille banque d’Angleterre devra passer sous la coupe de l’Etat. Mais il y a aussi les nationalisations sanction. Celle de Renault en est l’exemple même. Louis Renault est accusé de collaboration avec l’occupant et le gouvernement provisoire dirigé par Charles de Gaulle saisit le groupe par décret le 15 janvier 1945. Il devient alors la « Régie Renault ». Il faudra attendre 1990 pour voir Renault redevenir une société anonyme d’où l’Etat se désengagera progressivement.7. France, 1982 : les nationalisations honteusesLe programme de François Mitterrand en 1981 comportait un vaste programme de nationalisation. Il fut mis en application en 1982 avec la prise de contrôle de 44 groupes industriels et financiers. Parmi les entreprises nationalisées, cinq banques, dont Suez et le Crédit Lyonnais.Le bilan de ces nationalisations, effectué dans une période de crise budgétaire et de libéralisation de l’économie dans d’autres parties du monde, est, en termes économiques, mitigé : certaines entreprises industrielles ont en effet été redressées pendant leur gestion publique. En 1986, la droite revient au pouvoir et fustige ces nationalisations, avant de privatiser la plupart des sociétés nationalisées. En 1988, la gauche revenue au pouvoir se convertit au « ni-ni » où privatisations et nationalisation sont rejetés. En 1997, Lionel Jospin a largement ouvert le capital des entreprises publiques. La gauche s’est alors largement détachée du programme de 1981 et ne l’évoque qu’avec honte. Entre-temps, un des pires échecs de la politique de nationalisation avait été consommé : la faillite du Crédit lyonnais.8. Etats-Unis, 2009 : la nationalisation d’urgenceFrappée par la crise économique qui a suivi la faillite de Lehman Brothers et après une longue période de déclin, General Motors, fleuron de l’industrie automobile américaine va très mal. Le 1er juin 2009, le groupe se place sous la protection du chapitre 11 de la loi américaine sur les faillites. L’Etat fédéral américain décide alors d’intervenir et rachète 60 % du capital pour 30 milliards de dollars. Sous la houlette de l’Etat, le groupe a été fortement restructuré. Les activités à vendre ont été regroupées dans une entreprise qui a été liquidée, les autres ont formé GM « nouvelle formule. » En tout, 50 milliards de dollars ont été injectés. L’Etat n’est pas rentré dans ses frais et n’a pas fait dans la dentelle sur la restructuration.9. Royaume-Uni, 2002 : renationalisation partielleEn 1947, le gouvernement travailliste de Clement Atlee pratique une vaste vague de nationalisations. Le secteur ferroviaire est regroupé dans sa presque totalité sous la coupe de British Railways. 10 ans après la création de la SNCF, 27 ans après celle de la Deutsche Reichsbahn…En 1994, John Major lance la privatisation du chemin de fer jugé dont la gestion centralisée et publique est jugée inefficace. L’activité de transport est concédée à plusieurs groupes privés par ligne. Les infrastructures sont vendues à un groupe privé, Railtrack, qui prend le contrôle du rail britannique le 1er avril 1994 et entre en Bourse deux ans plus tard. Au début rentable, Railtrack multiplie les déboires : une série d’accidents, des coûts de modernisation immenses et une gestion désastreuse. En 2000, Railtrack, criblée de dettes réclame des subventions publiques et verse néanmoins de généreux dividendes. Deux ans plus tard, Londres décide de reprendre pour 500 millions de livres l’entreprise et de gérer lui-même via Network Rail la gestion des infrastructures. Au grand dam des actionnaires qui ont multiplié les recours. La privatisation du transport, elle, n’a pas été remise en cause.10. Argentine, 2012 : la nationalisation qui a fait scandaleEn 1999, la société espagnole Repsol rachète la société pétrolière argentine YPF. A partir de 2011, les relations avec l’Etat argentin, souvent difficile, deviennent exécrables. Buenos Aires accuse Repsol de ne pas suffisamment investir dans YPF, notamment dans l’exploration pétrolière, et l’accuse de verser des dividendes exorbitants. De son côté, Repsol appelle le gouvernement argentin à lever le contrôle des prix des hydrocarbures.Le 16 avril 2012, la présidente argentine Cristina Fernandez de Kirchner annonce que l’Etat argentin va reprendre 51 % du capital d’YPF. Seul Repsol sera effectivement exproprié, l’autre actionnaire important, le groupe argentin Pedersen, est préservé. Madrid et le reste du monde, à l’exception de la plupart des gouvernements sud-américains comme le Brésil, l’Uruguay, la Bolivie et le Venezuela, crient au scandale. Mais la décision sera exécutée en mai 2012. 

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