Le déjeuner de Philippe Mabille : Maurice Allais, le prophète de la crise, accuse les traders

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La rencontre a été organisée par Yvon Gattaz, le président du conseil de surveillance de Radiall, l'entreprise familiale désormais dirigée par son fils Pierre. Âgé de 84 ans, l'infatigable défenseur des PME patrimoniales, président du CNPF au début du premier septennat de François Mitterrand, dont il conserve quelques anecdotes croquignolesques, invite chaque début d'année à déjeuner à La Grande Cascade, le restaurant du bois de Boulogne, Maurice Allais, qui siège avec lui à l'Académie des sciences morales et politiques.Les deux hommes se sont rencontrés en 1990 à l'Institut, deux ans après que Maurice Allais eut reçu le prix Nobel d'économie, pour des travaux de macroéconomie qu'il avait écrits juste après la Seconde Guerre mondiale. On n'est jamais reconnu trop tard... Élu un an plus tôt, en 1989, Yvon Gattaz, actuel président de la section économie politique, statistique et finance de la vénérable académie, s'excuse presque auprès de son aîné d'être son doyen. Pensez donc, il n'a fait « que » Centrale (en concentrant maths sup. et maths spé. sur une seule année, tout de même !) quand Maurice Allais aligne les distinctions scientifiques : major de Polytechnique en 1933, École des mines, le Prix Nobel a enseigné l'économie aux Mines, à Paris-X Nanterre (où il a eu comme élèves Strauss-Kahn et Kessler), publié près de 90 articles et de nombreux livres. Dans « La Crise mondiale aujourd'hui » (Éditions Clément Juglar), il prophétisait, dès 1999, que les excès des marchés financiers préparaient une crise violente. Dix ans plus tard, notre Prix Nobel ne tire aucun orgueil particulier d'avoir vu juste. Mais il regrette de n'être pas plus entendu. Complot des multinationalesA 98 ans, l'homme est visiblement fatigué par l'âge, mais son esprit reste vif et tranchant. Face à la faconde rocailleuse et joyeuse de Gattaz, Maurice Allais semble d'abord sur la réserve. Méfiance de celui qui a été si souvent critiqué pour ses prises de positions iconoclastes ? La présence de sa fille Christine le rassure. « Maurice, tu es un provocateur », lui lance Yvon Gattaz en guise d'apéritif. « On a organisé un cordon sanitaire contre mes idées », dénonce Allais, qui y voit le « complot » des multinationales. D'ailleurs, pour entretenir la mémoire de Maurice Allais, il a fallu qu'un collectif d'anciens élèves crée l'Airama, l'Alliance internationale pour la reconnaissance des apports de Maurice Allais en physique et en économie. Un comble, notre seul Prix Nobel d'Économie a le sentiment d'être un mal-aimé. La France ne l'a tout de même pas négligé : deux fois grand-croix, du Mérite et de la Légion d'honneur, que Nicolas Sarkozy lui a remise avant Noël.Amadouer le fauveLe menu du marché, servi sous la verrière et préparé par Frédéric Robert, ancien chef d'Alain Senderens, finit par amadouer le fauve... qui attaque sec. « Les traders, il faut que vous dénonciez les traders. Les cours de Bourse n'ont plus aucune signification. » Pour Maurice Allais, tout cela est le résultat d'une « gigantesque manipulation des marchés financiers». On croirait presque du Sarkozy qui, deux jours plus tôt, s'est presque fait siffler par les banquiers à Davos ! Sarkozy et Obama « ne vont pas assez loin : il faut interdire au banques de spéculer, rétablir le Glass-Steagall Act », aboli en 1999 par Clinton et qui séparait strictement depuis 1933 banques de dépôt et banques d'investissement. L'économiste libéral ne mâche pas ses mots : « le problème fondamental, c'est qu'une coalition de bandits de la finance spécule au détriment du public. » Libéral Maurice Allais ? Il se définit lui-même comme libéral ET socialiste. Citant le père Lacordaire, catholique libéral et social du XIX ème siècle, rallié à la révolution de 1848 : « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. » Et Allais de reprendre sa critique de la mondialisation, dont il a fait un livre (« La Mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance », Éditions Clément Juglar, 1999). Pour lui, « le chômage de masse des pays occidentaux est lié à la libéralisation incontrôlée des échanges. Cela n'a rien à voir avec la monnaie ». Et toc pour ceux qui veulent refonder le système de Bretton Woods... Ce qu'aurait dû faire l'EuropeLa « pire erreur » de l'Europe a été de ne pas mettre en place « une préférence communautaire qui aurait été progressivement levée, au fur et à mesure du rapprochement des écarts salariaux avec le monde émergent ». Pascal Lamy, le directeur général de l'OMC, mais aussi les « européo-naifs » sont pour cela devenus les bêtes noires de Maurice Allais. « Ces gens là ont laissé le monde à la merci des multinationales. » Autant d'idées à contre-courant de la pensée unique, qui ont fait de Maurice Allais le chef de file d'un courant néo-protectionniste qui fait son chemin parmi les élites, mais aussi, reconnaît Yvon Gattaz, chez certains patrons. Souvent les idées échappent à leur auteur : celles de Maurice Allais ont été récupérées par les extrêmes, de droite comme de gauche. Le programme économique du Front national a repris à son compte les critiques d'Allais contre « la chienlit laisser-fairiste et libre-échangiste ». L'intéressé ne désespère pas d'être mieux compris, par exemple quand il entend le président de la République plaider pour une taxe carbone aux frontières de l'Europe ou pour l'inclusion des conventions de l'Organisation internationale du travail dans les règles du commerce. « Il n'est pas trop tard pour l'Europe », espère-t-il, « mais il est moins une. Il est encore possible de rétablir des échanges plus équilibrés ». Le basculement du monde vers la Chine ne lui semble pour autant pas illogique : « c'est le peuple le plus intelligent de la terre », juge-t-il. « J'ai eu un étudiant chinois imbattable ».Deux regretsTel est donc Maurice Allais, dont le centenaire, le 31 mai 2011, pourrait bien voir le triomphe de ses idées, dans un monde en crise pour n'avoir pas écouté les Cassandre qui l'avaient pourtant annoncée. Au dessert, le vieux monsieur se laisse aller à exprimer deux regrets : celui de n'avoir pas accepté un poste de professeur à l'université de Virginie, « payé aussi cher que le vice-président des États-Unis... » ; celui de ne pas avoir eu aussi le prix Nobel de physique, alors que ses travaux dans ce domaine ont permis « de démontrer la fausseté de la théorie de la relativité d'Einstein », se félicite-t-il avec une lueur de malice dans les yeux ; il croit aussi, dur comme fer, que des extraterrestres « nous observent depuis la face cachée de la Lune »...

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