Derrière les mots de Valérie Pécresse

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Au moment où les sondages la donnent perdante au second tour face à une alliance socialistes-Europe Écologie sous la présidence de Jean-Paul Huchon, Valérie Pécresse dénonce comme un cri du coeur la misogynie dont elle aurait été victime. Étonnant argument de la part de celle qui est entrée en politique « par le haut », et ce, dès 1998 comme conseillère auprès de Jacques Chirac à l'Élysée. Et qui a ensuite très largement profité de l'instauration de la parité dans la vie politique française en 1999 : alors qu'en 2002 le RPR cherchait des femmes pour les législatives, on lui propose la deuxième circonscription des Yvelines, qu'elle remportera haut la main. À l'Assemblée, c'est d'ailleurs sur les questions familiales qu'elle se construit une franchise politique, et c'est encore sur cette question de la place des femmes en politique qu'en janvier 2007 elle signe son premier livre. Lorsque fin 2009, elle se décide à se lancer dans la campagne pour la présidence de l'Île-de-France, et se jette dans une bataille de primaires face à Roger Karoutchi, c'est encore sa stature de mère de famille aux prises avec la vie quotidienne qu'elle met en avant, soulignant en creux l'homosexualité de son rival. Sa capacité de travail, certes, mais aussi la féminité qu'elle entend incarner, ont donc été pour elle des accélérateurs de carrière. Pourtant, tous les observateurs affirment que la question du genre a été en réalité bien peu prégnante dans la campagne régionale en Île-de-France. D'abord parce que cette région est déjà extrêmement féminisée, jusque dans ses organes exécutifs. Ensuite, parce qu'il y a beaucoup de femmes de renom dans la campagne : trois listes sont présidées par des femmes (UMP, Cécile Duflot pour Europe Écologie, et Marie-Christine Arnautu pour le FN) sans qu'aucune des autres têtes de liste n'en vienne à dénoncer une misogynie ambiante. Et la liste UMP elle-même comprend plusieurs femmes en haut de la liste : Yama Rade (seconde sur la liste des Hauts-de-Seine), Chantal Jouanno (tête de liste à Paris), Nathalie Kosciusko-Morizet (tête de liste pour l'Essonne). Quant à l'adversaire principal, Jean-Paul Huchon, on ne peut lui faire grief d'avoir joué de cette corde. Ainsi, même si le monde politique, dont les règles ont été définies par les hommes et qui est structuré par les rapports de force et les arrangements entre eux, n'est pas exempt de misogynie, la réponse lapidaire, formulée comme un cri du coeur de Valérie Pécresse révèle bien autre chose : un malaise dans cette campagne qui fut très dure. Mais les principales attaques sont venues bien davantage de son propre camp que de son principal adversaire, Jean-Paul Huchon. À l'évidence, le renouvellement du personnel politique régional par la rénovation des listes a laissé des cicatrices. Roger Karoutchi, très engagé pour sa région et ayant foi en la pertinence de cet échelon régional, a conservé de son éviction de la tête de liste lors des primaires comme une blessure profonde. En privé, c'est bien lui, et non Jean-Paul Huchon, qui appelle sa tête de liste, « la blonde ». Et les remarques acerbes d'un Éric Raoult, député UMP de Seine-Saint-Denis et membre du conseil régional d'Île-de-France, qui a dénoncé, après l'affaire Ali Soumaré (ce candidat socialiste tête de liste départementale accusé à tort par Francis Delattre d'être un « repris de justice, multirécidiviste qui plus est ») une « campagne amateur » et « sans patronne », disent assez le soutien incertain dont elle bénéficie au sein de son camp. V. S. Ce qu'en disent nos experts : Fabienne Simon (*) : « Un homme en tête de liste n'aurait sans doute rien changé à l'issue des élections. »Le fait d'avoir une femme comme tête de liste UMP n'apparaît pas comme étant en soi discriminant. C'est pour cela que nous n'avons pas jugé nécessaire d'observer l'existence, ou non, d'un regard éventuellement sexiste des électeurs. Ce qui va bien davantage influer sur le scrutin en Île-de-France est surtout sa position de ministre du gouvernement en place, et de membre de cette droite parlementaire. Un homme en tête de liste n'aurait sans doute rien changé à l'issue des élections. Et ce, même si le monde politique reste, avec les instances dirigeantes des grandes entreprises, un des derniers bastions où le genre des acteurs n'est pas neutre. Mais il faut dire aussi que dix ans après l'instauration de la parité en politique, nous sommes encore dans une phase transitoire. Historiquement, les femmes se sont moins intéressées à la politique que les hommes. Le décalage se réduit progressivement mais il demeure. (*) Directrice du département stratégie d'opinion chez TNS Sofres. Pascale Chapaux-Morelli (*) : « On dit d'une femme de pouvoir que c'est une "femme phallique". »La misogynie est l'expression d'un mépris, d'une hostilité et parfois même d'une haine envers la femme, et envers ce qu'elle fait, que seule l'intéressée peut véritablement ressentir. Mais il est clair que l'univers politique offre un terrain de jeu, un humus particulièrement favorable pour cela. La représentation politique a toujours été un métier aux mains des hommes, qui entendaient bien conserver l'intégralité de leur pouvoir. Depuis le Code Napoléon de 1804, dont l'article 1124 privait les femmes mariées de leurs droits juridiques et de tout droit politique au même titre que « les mineurs, les criminels et les débiles mentaux », les femmes ont été soigneusement tenues à l'écart du pouvoir. L'histoire a été faite et écrite par les hommes, et les femmes n'y sont apparues que lorsqu'elles ont cherché à s'affranchir du joug masculin. Tout cela a laissé des traces indélébiles dans l'inconscient collectif ! Il faut quand même se rappeler que malgré l'égalité des droits fondamentaux reconnue dans la Constitution de 1958, il a fallu la réviser en juillet 1999 pour favoriser « l'égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et aux fonctions électives ». La reconnaissance publique de la compétence féminine en matière de représentation politique est donc très récente ! Et même aujourd'hui, on dit d'une femme de pouvoir que c'est une « femme phallique », preuve que l'on n'a toujours pas accepté qu'une vraie femme puisse détenir le pouvoir. (*) Présidente de l'Association d'aide aux victimes de violences psychologiques et coauteur avec Pascal Couderc de « la Manipulation affective dans le couple » (Albin Michel).Site : www.violencespsychologiques.com Bruno Cautrès (*) : « A cette question, elle aurait pu répondre tout autre chose : cela révèle qu'elle ressent un climat difficile dans cette campagne. »Si beaucoup de femmes qui s'engagent en campagne électorale ressentent, à un moment ou à un autre, des attaques misogynes (on se souvient du « Qui va garder les enfants ? » de Laurent Fabius à l'encontre de Ségolène Royal au moment des primaires au PS pour l'élection présidentielle de 2007), on ne saura jamais si, dans la campagne actuelle, Valérie Pécresse en aura été vraiment victime. Il s 'agit plutôt d'un sentiment qu'elle exprime. Ce qui est intéressant, c'est qu'elle le dise spontanément, car à cette question, elle aurait pu répondre tout autre chose : cela révèle qu'elle ressent un climat difficile dans cette campagne, y compris au sein de son propre camp, où elle a, à tort ou à raison, le sentiment d'avoir été peu soutenue. Il est manifeste que cette campagne, sur laquelle elle nourrissait de gros espoirs pour accroître sa zone d'influence, et pour acquérir une stature de leader en puissance au sein de la droite politique pour l'après-Sarkozy, est difficile pour elle. Si la qualité du combat qu'elle a mené n'est pas nécessairement en cause, tant l'influence des campagnes sur le vote aux élections régionales est incertaine, il faut reconnaître que la région n'est pas forcement une bonne rampe de lancement pour enclencher une dynamique politique nationale. Ségolène Royal y était parvenue après les régionales de 2004, mais c'est difficile néanmoins de construire une stratégie nationale sur une élection régionale, Ce ne sera pas la première fois qu'un ministre dans une course locale rate la marche régionale. Car à l'échelon local, ce sont les maires qui sont les acteurs politiques de prédilection, et nettement moins les présidents de région, l'institution étant à la fois faible et peu visible pour l'électeur. Ainsi, le pari de Valérie Pécresse de battre Jean-Paul Huchon était en soi périlleux. Et c'est peut-être tout cela, à savoir la difficulté même de la tâche, que Valérie Pécresse exprime dans sa réponse. (*) Analyste politique au Cevipof. Frédérique Matonti (*) : « Il n'est pas facile pour une candidate de s'affranchir de l'imaginaire qui entoure les femmes. »Il ne me semble pas que la question du genre ait été très présente dans cette campagne, même si ce qui se passe sur le terrain est moins visible. C'est plutôt à l'intérieur de son camp, dans le huis clos des réunions politiques, qu'elle a pu être victime de reproches soulignant, par exemple, sa difficulté à tenir ses troupes, ce qui, entre les lignes, signifie qu'elle n'aurait pas la main assez masculine pour réussir une campagne de cette envergure. Il est clair que dans ce monde, qui fonctionne selon des règles définies par les hommes, les qualités supposées naturellement féminines ne sont pas forcément un atout. Mais il faut dire aussi qu'il n'est pas facile pour une candidate de s'affranchir de l'imaginaire qui entoure les femmes et les cantonne à un registre très classique : elles sont toujours représentées en filles, épouses ou mères de famille, prêtant ainsi volontiers le flanc à la caricature. Quoi qu'il en soit, c'est plutôt la campagne d'Île-de-France elle-même qui paraît particulièrement difficile, se déroulant sur un très grand territoire contrôlé dans plusieurs départements par la gauche, et avec des dossiers très techniques, difficiles à vendre aux électeurs. (*) Professeur de science politique à l'université de Paris I-Panthéon-Sorbonne. Catherine Achin (*) : « Comme la plupart des femmes énarques professionnelles de la politique, elle a beaucoup profité du contexte paritaire pour faire de sa féminité un atout. »Il n'est pas impossible qu'à la fois ses adversaires et ses « amis » saisissent la première occasion pour la renvoyer à son incompétence supposée sur certains dossiers, ou à son manque d'envergure, ou encore à sa difficulté à rassembler une équipe autour d'elle, c'est-à-dire à autant de stigmates fréquemment associés à la féminité en politique. Mais il faut dire qu'elle a tout fait pour cela : comme la plupart des femmes énarques professionnelles de la politique, elle a beaucoup profité du contexte paritaire pour faire de sa féminité un atout. Dénonçant le sexisme d'un monde politique qui vit depuis toujours de l'entre-soi masculin, et qui s'est révélé dans les batailles électorales locales très dur pour les femmes, elle a porté haut et fort le discours selon lequel « les femmes vont renouveler la politique car elles font de la politique autrement ». Si cela reste encore à démontrer, son ouvrage, « Être une femme en politique... ce n'est pas si facile... » n'a eu de cesse de mettre en avant ses qualités de mère de famille soucieuse de la vie quotidienne, pour donner des gages de proximité et se créer un enracinement. Maintenant, dénoncer la misogynie comme elle le fait, c'est s'inscrire dans un féminisme victimaire qui en politique n'a jamais été efficace. C'est certes valider l'idée que la politique reste un monde de rapports de force entre dominants et dominés, mais tout en renforçant, paradoxalement, les arguments des dominants...(*) Maître de conférence en science politique à l'université de Paris VIII. Coauteur avec Sandrine Lévêque de « Femmes en politique » (La Découverte, 2006) et de l'ouvrage collectif « Sexes, genre et politique » (Economica, 2007). Éric Fassin (*) : « Les femmes politiques répugnent à s'identifier au "sexe faible" ».En politique, comme ailleurs, le sexisme n'a pas disparu. Mais surtout, dans le combat électoral, la misogynie est une arme disponible. Donc, d'un côté, contre une femme politique, ses adversaires finissent tôt ou tard par y recourir : comment se priver d'une arme ? D'un autre côté, l'accusation de sexisme est aussi une arme, qu'il est également tentant de brandir. Ségolène Royal avait commencé par en jouer en 2007, au risque de l'émousser. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu'elle n'avait pas été victime de misogynie ! Bref, les deux sont vrais, et parfois en même temps : et l'instrumentalisation politique du sexisme, et l'instrumentalisation de l'accusation de sexisme. C'est pareil pour l'homophobie, ou, surtout, le racisme. En politique, on peut en être victime, et on peut se plaindre d'en être victime. Mais se poser en victime est une arme dangereuse. Dans un monde autant défini par les rapports de pouvoir, c'est à double tranchant. Car en politique, plus encore qu'ailleurs, mieux vaut paraître fort que faible. Or céder à la tentation d'utiliser cette arme en fin de campagne risque d'être interprété, de la part de Valérie Pécresse, comme un aveu de faiblesse. Au moment où elle est le plus attaquée, c'est comme reconnaître sa fragilisation. Tactiquement, c'est prendre un grand risque. D'ordinaire, dans la réussite, les femmes politiques se veulent des hommes politiques comme les autres : elles répugnent à s'identifier au « sexe faible ».(*) Professeur de sociologie à l'École normale supérieure, et auteur de « le Sexe politique » (Éditions EHSS).

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