Les révélations du procès Vivendi

Le procès-fleuve qui se tient à New York depuis trois mois s'achève ces jours-ci. Il s'agit du procès collectif (« class action ») engagé par des actionnaires de Vivendi mécontents de la gestion de Jean-Marie Messier (J2M). L'ex-PDG est venu témoigner durant presque une semaine, avec un discours quasi identique à celui tenu dix ans plus tôt : « Notre vision était la bonne, mais nous étions trop en avance. Je crois toujours à la convergence. La convergence, c'est l'iPhone, le BlackBerry que nous utilisons tous les jours. » Il a assuré que Vizzavi, le portail développé à l'époque par Vivendi, n'est autre que « le grand-père de l'iPhone ». Son échec serait dû uniquement au trop faible débit des réseaux d'alors, qui ne permettait pas de télécharger de la vidéo. En revanche, pas un mot sur le fait que sa vision de la convergence de l'époque (un même portail, Vizzavi, accessible sur ordinateur, téléviseur et téléphone mobile) est assez différente de celle qui s'est finalement réalisée.J2M s'est aussi adonné à quelques déclarations chocs, comme « la France est un pays trop petit, [où] le gouvernement peut aider des films que personne n'ira jamais voir au cinéma »? Mais, surtout, ce procès a apporté son lot de révélations sur le fonctionnement du groupe entre 2000 et 2002. On a ainsi découvert que J2M avait voulu racheter Club Med, Pathé, Yahoo, Comcast, DirecTV ou encore les réseaux câblés d'ATT. L'ex-directeur financier Guillaume Hannezo a raconté s'être opposé ? avec succès ? à la plupart de ces projets, mais n'avoir pu empêcher d'autres rachats (Maroc Telecom, Houghton Mifflin, Echostar). Il a aussi critiqué les investissements Internet effectués (« 2 milliards de dépenses inutiles ») ou le rachat d'actions Vivendi (« une erreur à 5 milliards d'euros »).Jean-Marie Messier a, de son côté, aussi révélé que son directeur financier demandait à être promu à un poste de directeur général adjoint, pour s'occuper aussi de stratégie, de juridique et de communication. Mais il lui dira non plusieurs fois.La tension entre les deux hommes culminera en décembre 2001, juste avant l'examen par le conseil d'administration des rachats d'USA Networks et d'Echostar. Le problème était que les agences de notation n'avaient toujours pas indiqué si la note de la dette serait modifiée par ces rachats. J2M prévient alors son bras droit : « Ce ne sont pas les agences de notation qui gèrent Vivendi. » Pour Guillaume Hannezo, « il prenait des risques au-delà du raisonnable. Il avait l'air prêt à effectuer le rachat, même sans l'accord des agences. J'ai dit que ça se ferait sans moi. » Mais J2M a donné une version différente : « Je lui ai répondu que je ne savais pas ce que je ferai sans accord des agences. » Finalement, les agences donneront leur feu vert quelques minutes avant le début du conseil.Avec Henri Proglio, qui dirigeait Vivendi Environnement (VE, devenu Veolia), ce n'était pas l'idylle non plus. Il s'opposa au rachat d'US Filter (qu'il jugeait « surpay頻) et surtout à la vente de VE. Il a aussi raconté sa participation aux comités de direction : « On discutait des perspectives majeures offertes par Vizzavi, de l'Internet qui allait sauver le monde et nous faire monter au Ciel? On discutait beaucoup du Ciel, mais très peu de la Terre, et jamais du cash. » Et le comité qui s'est tenu juste avant le départ de Jean-Marie Messier fut apparemment surréaliste : « On disait que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes? Les gens des télécoms, de la musique, des jeux? disaient que tout était épatant? On étudiait de nouveaux investissements potentiels? Alors j'ai dit à Jean-Marie que nous étions à des kilomètres de la réalité, dans un bunker cerné par les méchants russes. »Surtout, les relations se sont vite dégradées entre Jean-Marie Messier et la famille canadienne Bronfman, ancienne propriétaire de Seagram, devenue le principal actionnaire de Vivendi. Leur avocat, Samuel Minzberg, accuse J2M de raconter des « mensonges absolus ». Edgar Bronf- man Sr. l'accuse de « détruire Vivendi à grands pas ». Dans un e-mail à Guillaume Hannezo, il prédit que la société a 90 % de chances de se faire attaquer en justice en raison de ses « transactions tordues », et qu'elle perdra un tel procès?Ces disputes ont vite gagné le conseil d'administration, où la famille Bronfman dispose de 5 sièges. Début 2002, elle exige ? et obtient ? que le dividende soit maintenu à 1 euro, alors que la direction voulait le réduire, ou le payer ? au moins en partie ? en actions. Ce qui coûtera 1,4 milliard d'euros. « Mais Jean-Marie Messier m'a assuré que Vivendi avait les moyens de payer le dividende », témoignera Edgar Bronfman Jr. Puis, le 29 mai 2002, lors d'un conseil d'administration homérique qui dure huit heures, les administrateurs des Bronf- man bloquent ? avec succès ? la cession de 15 % de VE, ainsi que des warrants d'USA Interactive, cessions qui auraient rapporté 3 milliards d'euros. Surtout, ils demandent ? mais en vain ? que le bilan du PDG soit examiné. Après ce conseil, Guillaume Hannezo dira à Edgar Bronfman Jr. : « Virez-nous ou laissez-nous faire notre travail ! »Mais la vente de VE devient aussi un enjeu politique, alors que nous sommes en pleine campagne présidentielle. « Tout début 2002, nous avions reçu une offre de l'allemand RWE, a raconté Jean-Marie Messier. Mais l'extrême droite s'est opposée à une vente à des allemands. Pour moi, c'était fou, absurde : pourquoi des allemands ne pourraient-ils pas fournir de l'eau en France ? Mais certains administrateurs étaient des amis proches de Jacques Chirac, et se sont opposés à une vente avant la fin des élections. »La tension atteint son comble lors du conseil d'administration du 25 juin 2002. Juste avant le conseil, Edgar Bronfman Jr. demande à J2M de démissionner. « Jean-Marie m'a répondu qu'alors démissionneraient aussi tous les dirigeants français : Hannezo, Licoys, Touraine, Germond? », a raconté l'héritier Bronfman.Le conseil démarre de manière surréaliste : Jean-Marie Messier demande à Henri Proglio une présentation sur VE? mais il est rapidement interrompu par certains administrateurs, qui « ont dit à Messier que discuter de ça maintenant n'avait aucun sens », raconte Edgar Bronfman Jr. Un exposé sur la situation financière est alors effectué par Goldman Sachs. J2M propose ensuite ses solutions : une émission obligataire, et la nomination d'un dirigeant opérationnel. Mais Edgar Bronfman Jr. demande alors un vote formel sur la démission du PDG, qui est sauvé par les 9 administrateurs européens. Mais ce sera pour mieux lâcher J2M juste après. jamal henni Demain : suite et fin de la sériePremier volet. Le procès-fleuve de la « class action » contre Vivendi, qui a démarré le 5 octobre, s'achève enfin. Les nombreux témoins appelés à comparaître ont permis de découvrir de l'intérieur la vie du groupe sous Jean-Marie Messier. Ce dernier et six anciens responsables du groupe devraient comparaître devant le tribunal correctionnel à Paris entre le 26 mai et le 18 juin.« Vizzavi est le grandpère de l'iPhone. » (Jean-Marie Messier)« Nous sommes dans un bunker cerné par les méchants russes. » (Henri Proglio)Yahoo !ComcastATT BroadbandDirecTVPathéClub Med

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