Après Schweitzer, la Halde dans le brouillard

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Un taux de notoriété de 54 %. Quelque 10.734 réclamations reçues l'année dernière. 83 % des Français qui jugent l'institution « utile » et déjà 127 correspondants locaux recrutés. Alors que son mandat à la tête de la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité (Halde) s'achève le 8 mars, Louis Schweitzer aligne avec gourmandise les chiffres de son bilan 2009. Nommé en 2005 par Jacques Chirac à la présidence de cette institution naissante, l'ancien patron de Renault ne cache pas son plaisir, sa fierté, d'avoir installé, en cinq ans à peine, la Halde dans le paysage hexagonal.Aujourd'hui, pourtant, la Halde s'interroge sur son avenir. À un mois du départ de Louis Schweitzer, l'inconnue demeure sur le nom de son successeur dont le choix relève du seul privilège présidentiel. Nicolas Sarkozy n'a jamais été un fervent partisan de l'ancien patron de Renault (dont il a critiqué récemment sur TF1 les délocalisations) et de son action à la tête de la Halde. Yazid Sabeg, qu'il a propulsé commissaire à la diversité, a plaidé à plusieurs reprises pour une Halde aux attributions restreintes. Pour beaucoup, s'il nomme un profil issu de la diversité ? les noms de Malek Boutih ou de Fadela Amara circulent ?, le chef de l'État enverrait un signal de repli de la Halde vers les seules questions de discrimination ethnique. Au risque d'effacer tout le travail effectué sous la présidence de Louis Schweitzer.Pourtant, nul ne le conteste, ce dernier a su faire vivre la Halde en jouant de sa notoriété et de ses multiples réseaux. Énarque, directeur de cabinet d'un Premier ministre de gauche, Laurent Fabius, puis homme d'entreprise chez Renault, le profil a d'abord surpris dans le milieu de la discrimination, mais a fini par convaincre. « Dans une phase de sensibilisation, Louis Schweitzer remplissait tous les critères pour être la bonne personne », souligne Anousheh Karvar, en charge du dossier diversité à la CFDT. « Le fait que Louis Schweitzer ne soit pas un homme de droite, mais qu'il ait eu un pied dans l'entreprise et ait connu le fonctionnement des rouages de l'État a crédibilisé l'institution », renchérit Pascal Bernard, directeur des ressources humaines d'Eau de Paris et vice-président de l'Association nationale des DRH (ANDRH).Louis Schweitzer a largement joué de son passé de chef d'entreprise. « À l'époque de sa nomination, il était encore au Medef international et membre de conseils d'administration. Il avait donc une véritable crédibilité vis-à-vis des grandes entreprises. D'ailleurs, celles-ci ont fait part de leur mécontentement, preuve d'une action efficace », souligne Jean-François Amadieu, professeur à l'univesité Paris de I et directeur de l'Observatoire national des discriminations.Dans les grands groupes, en effet, l'action de la Halde a souvent fait grincer des dents. Dirigeants et directeurs des ressources humaines n'apprécient guère de voir une autorité administrative indépendante s'immiscer dans leurs affaires. Et exiger des pièces et documents sous la menace d'un renvoi devant le tribunal faute de réponse satisfaisante. En la matière, le mécontentement est toujours vif dans les entreprises. « La Halde a un pouvoir équivoque. Et elle emploie des méthodes qui sont très perfectibles. Les entreprises ont parfois le sentiment d'avoir été piégées », regrette Sylvain Niel, avocat en droit social au cabinet Fidal.Pour tenter de calmer les ardeurs de la Halde et de son président, ses adversaires n'hésitent pas à rappeler que Renault n'a pas toujours été exemplaire en matière d'égalité des chances. Que son ancien patron a été plusieurs fois montré du doigt pour n'avoir pas accordé aux militants syndicaux la même progression de carrière qu'aux autres ouvriers. Des critiques ? parfois violentes ? que Louis Schweitzer balaie d'un revers de la main. « Au départ, nous avions deux options : faire des études sur la discrimination et éviter les critiques. Ou agir. Nous avons retenu l'idée qu'il vaut mieux être contesté qu'invisible », résume l'ancien patron de Renault.Reste qu'à trop vouloir être visible, la Halde a pris le risque de faire du chiffre pour le chiffre. Campagnes d'affichage, livrets explicatifs, site Internet... Depuis sa création, la Haute Autorité n'a pas ménagé sa peine pour inciter les victimes de discriminations à faire appel à elle. Avec succès. En 2009, plus de 10.000 personnes ont déposé une réclamation, contre 8.000 personnes en 2008. Seul problème, la proportion de dossiers donnant lieu à décision ? qu'il s'agisse d'une recommandation, d'une médiation ou de poursuite devant les tribunaux ? ne dépasse pas les 20 %. Un taux de rejet très élevé qui s'explique en grande partie par la difficulté à monter un dossier de discrimination. « Il y a beaucoup de plaintes qui ne relèvent pas de la discrimination. Or, le travail de pédagogie, que la Halde a accompli à destination des institutions et des médias, reste à faire à l'égard du grand public », reprend Anousheh Karvar. Peu à peu, la Halde a revu ses priorités et privilégié les poursuites au civil ou les médiations. Il n'empêche, pour une large proportion de personnes qui se sont tournées vers elle, la déception a été au rendez-vous.Avec ce taux de réussite relativement faible, la Halde ne manque pas d'être attaquée sur la rentabilité des moyens qui lui sont accordés. Dès sa nomination, Louis Schweitzer a été critiqué pour avoir choisi de luxueux locaux dans le IXe arrondissement de Paris pour un loyer annuel de 1,2 million d'euros. Faux, rétorque le président de la Halde qui ne cesse de rappeler que le bail a été signé par le gouvernement Raffarin pour neuf ans dans des conditions qui rendent difficile une rupture avant son échéance.La polémique a rebondi lors de l'examen du projet de loi de finances 2010 lorsque la Halde réclame 2 millions d'euros supplémentaires sur un budget total de 11 millions d'euros. Bronca des députés qui n'accordent que 324.000 euros de plus aux équipes de Louis Schweitzer. « J'espère que la Halde aura compris le coup de semonce. J'estime que ce genre d'organismes parapublics doit être contrôlé car ils ont trop souvent tendance à déraper », précise Richard Mallié, député UMP, à l'origine de l'amendement réduisant drastiquement la hausse du budget de la Halde. Le nom du successeur de Louis Schweitzer et les moyens dévolus à la Haute Autorité dans les prochains mois seront un signe évident de l'importance que l'exécutif lui accorde. Agnès LaurentLouis Schweitzer a su rendre la Halde incontournable. Mais à un mois de son départ, l'inconnue demeure sur le nom de son successeur et son budget. Signe d'une hésitation du chef de l'État sur les missions d'une Haute Autorité qui dérange ?

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