Comment façonner la France de l'après-crise

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Nous entrons dans une nouvelle décennie. C'est le moment de se demander à quoi ressemblera la France à la fin de ces années 2010... Nathalie Kosciusko-Morizet : si je puis me permettre, la question n'est pas « à quoi la France va ressembler dans dix ans ? », mais « à quoi voulons-nous qu'elle ressemble dans dix ans ? ». [?] En arrivant ici, je me suis posé la question de ce qu'est la prospective dans un monde en crise. Cela m'a conduite à reconfigurer assez fortement ce qu'on faisait. Nous étions sur des horizons assez lointains, et nos travaux relevaient bien plus de la projection, en tout cas d'une prospective très descriptive sous forme de scénarios. J'ai été amenée à raccourcir l'horizon et à élargir le champ, en faisant appel, par exemple, à des sociologues. Car auparavant notre prospective était assez économique. [?] Je considère qu'il fait aussi partie de mes missions d'aller lever des lièvres, de soulever des sujets, qui ne sont pas forcément dans l'actualité, mais qui vont être déterminants. Hugues de Jouvenel : je suis d'accord avec vous sur la nécessité de soulever des questions qui dérangent. Mais je suis inquiet de voir combien vous semblez esclave de l'urgence. Il me semble que votre position comme secrétaire d'État à la Prospective doit vous permettre de vous affranchir un peu de la gestion quotidienne et de veiller à la nécessaire réhabilitation de la politique dans sa dimension la plus noble, celle de donner du sens au concept ancien de bien commun ou d'intérêt collectif, qui ne peut en aucune manière se résumer à la somme des intérêts particuliers tels qu'ils s'expriment à chaque instant. Les responsables publics n'ont pas vocation à agir comme les commerçants, à répondre à chaque instant aux besoins de leurs clientèles. N. K.-M. : on peut concilier les deux. De toute façon, la politique fonctionne par adhésion ; il faut réussir à faire adhérer ceux que vous appelez la clientèle, et qui sont plus noblement les citoyens, à un projet, y compris un projet pas forcément agréable dans l'instant. C'est un peu l'enjeu aujourd'hui des retraites. Il y a un peu plus de dix ans, ce sujet était hautement conflictuel. Pourquoi ? Parce les Français n'avaient pas pris conscience de l'urgence dans laquelle on se trouvait et du fait qu'on allait dans le mur. Depuis, un travail important a été fait, à la fois par des experts, des politiques et des syndicalistes. En l'espace de quinze ans, on a réussi à partager une problématique, ce qui ne signifie pas que l'on partage les solutions et que c'est facile. On est tous d'accord pour dire que l'on vit de plus en plus longtemps et que l'on a envie de profiter de cette tranche de vie privilégiée qu'est la retraite. Tout cela représente des coûts. Comment le gère-t-on ? H. de J. : le vieillissement démographique est une tendance lourde, liée d'abord à la chute de la fécondité, ensuite aux gains d'espérance de vie. Cette tendance est bien connue, mais aucun gouvernement n'a eu le courage de s'y attaquer vraiment. Tous ont soigneusement esquivé la question, y compris en procédant à des analyses sans doute de bonne foi, mais manifestement fondées sur des prévisions erronées. Souvenons-nous du rapport produit il y a dix ans par Jean-Michel Charpin, alors commissaire général au Plan, dont s'inspire largement depuis lors le Comité d'orientation des retraites. C'était à la fin des années 1990, une période marquée par un regain de croissance et une heureuse dynamique de création d'emplois que les auteurs du rapport ont alors interprétés comme des signes annonciateurs d'une nouvelle dynamique économique et sociale durable. S'y ajoutait l'idée tout aussi erronée que la population active, à partir de 2006, serait décroissante, le nombre de sortants du marché du travail devenant supérieur au nombre d'entrants, et que la France risquait donc de se trouver confrontée à l'horizon 2010-2015 à une grande pénurie de main-d'?uvre. La solution alors logiquement prônée était qu'il faudrait allonger la durée de cotisation pour bénéficier à l'avenir de retraites à taux plein, donc repousser l'âge de la retraite. Contrairement à la politique jusqu'alors menée, notamment pour encourager le départ en retraite anticipée, il faudrait donc en substance maintenir les seniors en activité plus longtemps. Cette solution semblait logique, d'autant que les futures générations de retraités étaient entrées en activité professionnelle à un âge plus avancé que leurs parents et qu'elles allaient vivre plus longtemps. Mais elle reposait sur une illusion, celle d'un rapide retour au plein-emploi et d'une pénurie de main-d'?uvre favorable au maintien en activité des travailleurs vieillissants. N. K.-M. : indéniablement, l'un des enjeux est l'employabilité en général, notamment celle des seniors. Un certain nombre de politiques publiques se mettent déjà en place. Mais la situation de crise que nous vivons n'est pas la plus favorable, ni pour mesurer l'impact réel de ces politiques, ni pour les faire décoller. H. de J. : justement, puisque vous y faites référence : comment la secrétaire d'État à la Prospective analyse-t-elle la crise ? Pour moi, plusieurs crises sont emboîtées. Il y a surtout une crise financière, dont certains disent qu'elle est derrière nous? Hélas, car le financier va refaire n'importe quoi ! Puis une crise économique, face à laquelle tous les pays n'ont pas la même vulnérabilité. Puis, enfin, une crise de modèle de développement. N. K.-M.  : nous entendons souvent que nous sommes dans une crise du sens. J'inverse les termes. Quel est le sens de la crise ? C'est notre rôle à nous politiques de faire en sorte, à travers notre action, que la crise exprime son sens ou en trouve un, à supposer qu'elle n'en ait pas. À mon avis, elle en a un. Dans le travail que nous avons mené avec Daniel Cohen sur les modèles de croissance, nous avons beaucoup étudié la consommation. Il y a cette idée, développée à l'époque par Edgar Morin, que nous étions dans une ère de la quantité qui aspire à devenir une ère de la qualité, où la consommation serait une recherche d'accomplissement de soi, d'épanouissement. Quelque chose qui relève beaucoup plus de l'être que de l'avoir. La bonne nouvelle, c'est qu'ici nos désirs, même s'ils sont parfois fantasmés, rencontrent nos besoins. C'est formidable d'avoir envie de ce dont on a besoin. Et le mariage de l'écologie et du numérique peut nous offrir une partie de la solution. Passer d'un système dans lequel les flux de consommation ou d'énergie sont absolument délirants pour aller vers un autre où l'on satisfait les besoins au plus près géographiquement et les désirs au plus proche de ce qu'ils sont. H. de J. : le rapport de Daniel Cohen est tout à fait intéressant. Mais, à mon avis, vous auriez pu aller un tout petit peu plus loin. Si je vous suis bien, vous êtes en train de dire que nous allons passer d'une économie de la production de masse, devenue depuis une production sur mesure, à une économie de la fonctionnalité, à savoir que l'enjeu n'est plus de détenir un bien mais de disposer d'un service. À quoi par exemple nous sert-il d'avoir une voiture à temps plein ? Je crains que l'on ait amorcé trop timidement ce virage. N. K.-M. : c'est pile la suite de la mission que j'ai confiée à l'économiste Michèle Debonneuil, qu'elle exprime quant à elle sous les termes « d'économie du quaternaire ». Son rapport devrait sortir bientôt. Selon elle, l'économie de la fonctionnalité réconcilie industrie et services, puisqu'il s'agit de produire du service au plus près des besoins de chacun. Michèle Debonneuil avait travaillé sur les services à la personne et se montre un peu déçue sur ce que nous avons fait par la suite, estimant que nous étions trop dans le « petit boulot ». Elle propose là d'aller plus loin. J'aimerais que nous profitions du grand emprunt pour décliner un certain nombre de ses propositions. H. de J. : j'admire beaucoup ce que vous faites sur le numérique, mais quelque chose me manque. On oublie de booster les petites et moyennes entreprises innovantes. Par exemple, sur les crédits impôt-recherche, je suis très sincèrement inquiet de voir que les gagnants sont toujours un peu les mêmes, les grandes entreprises qui ne sont pas nécessairement les plus entreprenantes et innovantes. N. K.-M. : nous l'avons fait sur le volet numérique du plan de relance. Tous les appels à projet lancés à partir de ce ministère intégraient un bonus donné aux PME : elles avaient plus de chance d'obtenir les financements et, en plus, quand elles les obtenaient, la part des subventions pouvait atteindre 45 % des dépenses contre 25 % pour une grosse entreprise. Je défends aussi l'idée que, dans la partie numérique du grand emprunt, puissent figurer des investissements dans le « cloud computing », c'est-à-dire dans les services qui peuvent être partagés entre des PME qui n'ont pas les moyens de se payer ces outils informatiques. H. de J. : je souscris à l'importance que vous portez au numérique. Mais je me demande si nous attachons suffisamment d'importance aux applications, à l'acceptabilité sociale et incidemment aux questions politiques et éthiques qui vont inéluctablement se poser. Je pense par exemple à l'usage du numérique à des fins sécuritaires qui correspondent à une demande sociale, mais qui vont restreindre notre liberté. Ou dans le domaine de la santé, avec des technologies dont les usages peuvent être aussi prometteurs que menaçants. N. K.-M. : historiquement, les politiques publiques ont été assez peu branchées sur les usages numériques. Elles considéraient que la responsabilité publique, c'était l'accès. Je veux donner une nouvelle impulsion aux politiques publiques en matière d'usages numériques. Le message principal que j'ai martelé, martelé, martelé, auprès de la commission Juppé-Rocard du grand emprunt était : « Il nous faut au moins autant sur les usages et les pratiques que sur les infrastructures. » Dans les 4,5 milliards d'euros, on a 2 milliards pour les infrastructures et 2,5 milliards pour les usages, les pratiques, les contenus, par exemple. Nous irons chercher des applications sur le marché mondial, mais il nous appartient d'imprimer notre marque. H. de J. : je vais vous provoquer amicalement. J'ai le sentiment que depuis vingt ou trente ans, la politique relève beaucoup trop de la gestion et de la communication. J'attends énormément du politique et encore plus de celle de la ministre de l'Avenir. Vous avez une position très exceptionnelle et un rôle tout à fait majeur à jouer pour redonner un peu de souffle, d'élan et de sens à l'action collective. Mais cela implique un engagement sur des objectifs, pas seulement sur des moyens. N. K.-M. : après la planification, dans laquelle la finalité était assez clairement établie, les procédures très organisées, nous avons dû faire évoluer la prospective vers quelque chose de plus contemporain, qui ne soit pas pour autant de l'ordre de la prédiction. Je ne parle pas seulement du conseil d'analyse stratégique, mais de tout ce qu'il y a autour. C'est une vraie révolution culturelle. Dans cinq ans, on pourra dire quelle a été l'utilité et la pertinence de ce qu'on a produit dans l'année 2009-2010. nL'enjeu n'est plus de détenir un bien mais de disposer d'un service. Je crains que l'on ait amorcé trop timidement ce virage. » Hugues de JouvenelLa consommation devient une recherche d'accomplissement de soi. Quelque chose qui relève plus de l'être que de l'avoir. » Nathalie Kosciusko-Morizet

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