« Les problèmes de la France n'ont rien à voir avec la durée du travail »

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Loin des débats idéologiques, des conflits de personnes pour la conquête d'un leadership et des faux chiffres sur les 35 heures, l'économiste Patrick Artus replace la question du temps de travail dans celle de la compétitivité de la France. Où il ressort que le temps de travail pèse beaucoup moins lourd dans la compétitivité française qu'il n'y paraît. Et que le débat lancé par le socialiste Manuel Valls et le sénateur UMP Gérard Longuet, repris à droite par Jean-François Copé, et clos à l'Élysée, cache la vraie question de la faiblesse des gains de productivité. Le débat sur les conséquences des 35 heures sur les performances de l'économie française a resurgi. Notre durée hebdomadaire du travail est-elle à l'origine de nos pertes de compétitivité depuis le début des années 2000 ? Non, d'abord parce que la manière dont on calcule la durée du travail crée un biais considérable dans les conclusions que l'on peut en tirer. En regardant de près ce qui se passe dans les pays membres de l'Union, on voit que ce qui différencie les pays entre eux, c'est le recours plus ou moins important au temps partiel. Qu'il soit choisi comme aux Pays-Bas pour les femmes, ou subi comme en France. Corrigé du temps partiel, il apparaît que la durée hebdomadaire du travail est à peu près analogue dans les pays de l'Union : 41 heures si l'on prend le temps de travail des salariés et des indépendants, ramenées à 39 heures pour les seuls salariés. En clair, on ne peut en rien attribuer les écarts de compétitivité aux écarts de durée du travail. Pourtant, la durée hebdomadaire du travail influe sur les coûts unitaires, lesquels sont au coeur des écarts de compétitivité ? Dès lors, comment peut-elle être indifférente à la compétitivité ? Les écarts de coûts unitaires viennent des écarts de productivité, ainsi que de la façon dont se forment les salaires. Ce qui est frappant en France, c'est que même en période de crise, les salaires continuent à progresser de 3 % l'an. Le marché du travail y est à la fois rigide et très peu concurrentiel. Alors qu'en Allemagne, les salaires se révèlent beaucoup plus sensibles à la conjoncture : s'ils devraient augmenter sensiblement cette année, ils n'ont crû que de 1 % l'an jusqu'en 2010. À cette pratique salariale, il faut ajouter une fiscalité qui renchérit le coût du travail : quand l'Allemagne a fait basculer une bonne partie du financement de sa sécurité sociale sur la consommation, en France, c'est le coût du travail qui la finance. À l'heure de travail, le coût chargé d'un salarié est de 31 euros en France, contre 28 euros en Allemagne, et 18 en Espagne, où l'on a vu un phénomène de rattrapage dans les dix dernières années. Mais la France a une productivité du travail parmi les plus élevées au monde...Peut-être. Mais ses gains de productivité sont désormais très faibles : pas plus de 1 % l'an, alors qu'aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Suède, au Canada ou en Allemagne, elle atteint 2 à 2,5 % l'an. Des gains très faibles donc, dus à la descente en gamme de notre économie qui ne crée que des emplois faiblement qualifiés, et qui sont intégralement mangés par le financement du vieillissement de la population : la hausse des dépenses de santé, le financement des retraites et de la dépendance, la création d'infrastructures et de services spécifiques... Il n'y a donc pas en France de surplus liés aux gains de productivité que l'on pourrait distribuer aux actifs. Alors faut-il travailler plus pour augmenter les salaires, comme le proposait Nicolas Sarkozy ?Sans doute, car il n'y a pas de gains de productivité suffisants. Mais cela, les candidats aux élections de 2012 ne le voient pas et posent mal le débat. L'important n'est pas tant de travailler plus que d'accélérer nos gains de productivité pour financer le vieillissement sans écraser les actifs. Si les Allemands exportent tant, c'est que leurs entreprises innovent et grossissent, c'est que leurs entrepreneurs ne vendent pas leurs entreprises avant qu'elles n'aient grandi. C'est tout cela qu'il faut changer en France, cela touche à la fiscalité, au financement des entreprises, au rapport à la recherche, au fonctionnement de la sous-traitance... Cela n'a rien à voir avec les 35 heures !

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