L'amour en crise

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En vous lisant, on réalise à quel point l'amour est aujourd'hui mis à mal. L'altérité aurait donc disparu ?Pascal Couderc : L'amour est devenu un bien de consommation comme un autre. Une fois que l'on en a épuisé tous les bienfaits, on le jette. La Saint-Valentin n'en est que l'un des signes extérieurs. La nouvelle relation homme femme a aussi changé la donne : le pouvoir masculin habituel s'est effondré quand l'indépendance financière de la femme la pousse, elle, vers la consommation, y compris celle des relations affectives.Pascale Chapaux-Morelli : Comme les cadres habituels ont éclaté, il y a moins de structure dans les couples. Les références manquent. Dans le même temps, les individus ont plus besoin d'amour car ils sont moins en sécurité sur d'autres fronts, notamment le travail. L'élan du besoin de l'autre demeure. Seulement pour combler un individualisme tout puissant. Chacun veut être regardé suffisamment pour sentir l'attachement indéfectible de l'autre, tout en le tenant à distance respectable d'un jardin privé supposé garantir l'autonomie. Alors, l'autre finit par ne plus exister.Qu'est-ce qui empêche la relation amoureuse de s'épanouir ?P. C.-M. : Les individus fonctionnent désormais comme dans un casting. Ils savent très bien le type d'individu qu'ils recherchent. Et on va intimer à l'autre de jouer le rôle pour lequel on l'a choisi. Au lieu de nourrir notre curiosité et notre envie de découverte, il doit nous tendre un miroir valorisant. Et si jamais l'un ou l'autre est dérangé par l'image renvoyée, il ferme la porte. Chacun cherche l'amour parfait. Il n'existe pas.P. C. : C'est d'ailleurs dangereux de le vouloir. Car on y comble ses failles. C'est l'origine des comportements de dépendance : « J'ai besoin de toi pour exister. » Il est essentiel de préserver notre part de manque, de ne pas la remplir, au risque de tuer le désir. Dans une relation il n'y a jamais trop d'amour (d'attention à l'autre) mais il y a souvent trop de dépendance...Que signifie alors être à deux ?P. C.-M. :L'être est dans une telle souffrance, qu'on va rechercher dans le couple le sentiment d'exister, Dès qu'il faiblit, on passe au partenaire suivant. L'autre a de moins en moins d'importance, bien que nous en attendions des trésors de satisfaction. D'où une tendance croissante à la manipulation de part et d'autre pour nourrir ses besoins.P. C. : Saint-Exupéry disait : « La différence m'enrichit. » Dans les couples, elle dérange du moment qu'elle ne nous est pas directement utile. Or, la vie à deux et surtout la solidité du couple se construisent essentiellement sur les épreuves, sur ce qui ne va pas.Qu'est-ce que serait un « amour suffisamment bon » ?P. C. : Le célèbre psy Winnicott définissait une mère suffisamment bonne comme celle qui laisse son enfant manquer. Dans les couples actuels, c'est trop ou rien. On ne supporte plus le manque qui est le moteur du désir. Avec le marketing qui a tout envahi, on croit désormais qu'on a besoin de ce qu'on désire. En réalité, c'est faux. S'il est vrai qu'à notre naissance la vie commence dans le besoin, tout notre chemin est de gagner en autonomie.P. C.-M. : Le défi auquel sont confrontés les couples, c'est d'arriver à allier amour de soi et amour de l'autre. C'est un défi à la fois identitaire et relationnel. Un amour suffisamment bon serait donc un amour qui n'attaque pas, ne manipule pas et n'envahit pas.Qu'aimeriez-vous souhaiter aux couples pour la Saint-Valentin ?P. C.-M. : La simplicité de se regarder. L'amour, c'est exister dans le regard de l'autre, être désiré. C'est ce qui tient un couple vivant. Et qui dit regard, dit respect. Sinon c'est un regard qui manque de qualité.P. C. : On a trop souvent la croyance qu'être tout à fait amoureux c'est apprécier à 100 % la personne. Ce qui est difficile à assumer c'est que, parfois, l'autre nous agace, on ne l'aime plus. Une bonne relation repose sur le fait d'accepter des éléments désagréables. Pas sur les valeurs essentielles bien sûr. C'est cela un comportement consommateur : il y a un détail qui cloche, alors on n'achète plus.

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