Un an après  : le lâchage de Lehman Brothers a-t-il été une erreur historique  ?

Alain MADELINOUIQuand une maison brûle et menace toute la ville, il faut éteindre l'incendie. »La banque Lehman a certes fait des erreurs de gestion importantes qui, en bonne logique capitaliste, devaient être sanctionnées. En particulier, ses dirigeants ont cru, après le sauvetage de la banque Bear Stearns quelques mois auparavant, que la banque serait de toute façon sauvée par le gouvernement parce qu'elle était trop grosse pour sauter. Le fameux syndrome du « too big to fail ». Seulement, tout le monde a alors gravement sous-estimé l'effet en chaîne qu'allait déclencher cette faillite : quand Lehman a été lâchée, plus de 500 milliards de dollars de transactions avec quasiment tous les établissements de la planète n'ont pu être dénoués. Aussi, cette chute, qui pouvait en annoncer bien d'autres, a eu un effet radical : elle a brutalement cassé toute confiance, gelé l'argent des transactions en cours et paralysé quasi instantanément le crédit. Or la contraction de la circulation de l'argent est le phénomène de base de la déflation dépression. Une déflation d'ailleurs amplifiée par la contagion des normes comptables en vigueur. En clair, cette faillite a provoqué la plus grave crise de liquidités que le monde ait jamais connue. À ce moment, les États ont certes bien réagi, en garantissant les dépôts et les prêts interbancaires. Et les banques centrales ont joué leur rôle en assurant la liquidité aux banques et en inondant le marché de liquidités. On a su arrêter à grands frais la spirale de la déflation dépression. Or cela aurait pu être évité si le gouvernement américain avait racheté Lehman à zéro et apporté une garantie de passif. De même si l'on avait, dès le début de la crise des crédits hypothécaires en 2007, racheté les 200 milliards de dollars de crédits à risque. Il fallait payer cash, et tout de suite, pour éviter la contamination à l'ensemble de la planète financière qui avait incorporé ces crédits dans un ensemble de produits financiers complexes. Au lieu de quoi, Washington a tergiversé pendant dix-huit mois. Il a sous-estimé la dissémination, et la faible maîtrise de ce risque par les acteurs eux-mêmes. Ainsi, si la seule considération des principes dictait de laisser tomber Lehman, en pratique, il fallait sauver Lehman. Quand une maison brûle et peut mettre le feu à toute une ville, il faut arrêter aussitôt l'incendie. Qu'importe si le propriétaire porte une responsabilité dans l'incendie.Après des mois de tractations sans suite avec des repreneurs potentiels, Lehman Brothers ne parvient plus à se financer auprès des autres banques qui veulent des garanties pour leurs prêts au jour le jour. Ses tentatives pour obtenir de la Réserve fédérale des facilités de crédit, puis pour obtenir une aide des grandes banques de la place, échouent. Contrairement à Bear Stearns, et même à AIG ou encore à Bank of America qui se fait aider pour reprendre Merrill Lynch, le patron de Lehman se voit refuser toute aide publique. Le 15 septembre 2008, le Trésor américain et la Réserve fédérale décident de ne pas sauver Lehman. La faillite de cette banque d'investissement vieille de 158 ans crée la stupéfaction générale, et provoque un mouvement de panique qui brise pour plusieurs mois la confiance des marchés. Alors, était-ce une erreur ?Proposrecueillis parValérie Segond Lire aussi pages 27 à 31.NONColette NEUVILLEBien sûr, laisser tomber Lehman a eu, par un jeu de dominos inattendu, des effets en chaîne catastrophiques, en particulier pour ceux qui n'avaient aucune part de responsabilité dans cette crise. Mais cette décision a marqué une rupture importante par rapport aux pratiques antérieures. Elle a montré que, lorsque les risques pris sont trop importants, la faillite est une vraie menace, la seule susceptible de limiter la prise de risque. Or jusque-là, tout le monde considérait que la sanction du capitalisme resterait théorique. Ainsi, grâce à la chute de Lehman, plusieurs opérations de sauvetage ont pu être menées rapidement, dont la reprise de Fortis par BNP Paribas. Ensuite, elle a joué un rôle d'électrochoc salutaire qui a fait prendre conscience, à tous les responsables, des chefs d'État aux différents régulateurs, des dysfonctionnements majeurs de la finance. Avant la chute de Lehman, rares étaient ceux qui avaient compris, ou qui étaient prêts à entendre, en raison de leur foi aveugle dans l'autorégulation des marchés, que le système courrait à sa perte. Et le réveil s'est produit dans le monde entier, alors que jusque-là, les doutes n'atteignaient guère les citadelles financières que sont Wall Street ou la City de Londres. Plus personne n'a pu faire mine d'ignorer les pratiques de certains acteurs qui s'abritaient dans les trous noirs de la régulation : grâce à la volonté au plus haut niveau de comprendre les causes profondes de la crise, pour que le monde ne connaisse « plus jamais ça », toutes les questions ont pu être posées. C'est une grande première, qui ne serait pas advenue sans un choc de cette ampleur. Et surtout, on a compris que l'on ne changerait pas les règles du jeu sans s'y attaquer mondialement. L'intégration des économies émergentes dans le G20 des puissants de ce monde était une étape nécessaire à l'élaboration d'une régulation mondiale. Cela dit, il faut bien reconnaître que si la chute de Lehman a brutalement fait apparaître la nécessité de réformer le système en profondeur, son sacrifice n'a pour l'instant pas changé grand-chose aux (mauvaises) m?urs de la finance. Il est très inquiétant de voir que, alors que le sentiment d'urgence s'est évanoui, la détermination de la plupart des gouvernements faiblit, et les bonnes résolutions des différents acteurs passent aux oubliettes. C'est même pire : le coût de la chute de Lehman ayant été très lourd, les grandes banques ont maintenant la certitude que plus aucun État ne les laissera tomber. Elles ont gagné une assurance tous risques aux frais des contribuables.Cette faillite impensable a permis une prise de conscience à l'échelle de la planète. »

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