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Les derniers jours de Lehman Brothers

La Tribune

Publié le 11 septembre 2009 à 23:41 - Mis à jour le 11 septembre 2009 à 23:41

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18 juillet 2026

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« Je me réveille chaque nuit en me demandant : aurais-je pu agir différemment ? » Trois semaines après la faillite de Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, son ancien PDG, Richard « Dick » Fuld, sommé d'expliquer au Congrès comment la banque qu'il a dirigée pendant seize ans a pu sombrer, s'interroge toujours. Nuit après nuit, il a beau se refaire le film des derniers jours de la vénérable banque d'investissement, le responsable ne comprend toujours pas pourquoi les autorités américaines l'ont lâchée.Tout s'est joué le 18 mars 2008. Au lendemain de la reprise in extremis de Bear Stearns par JP Morgan Chase avec l'aide du gouvernement fédéral, Wall Street se demande « who's next ? » et se tourne vers Lehman Brothers dont l'action perd 48 % en une séance. Le secrétaire au Trésor, Henry Paulson, essaye de convaincre Fuld d'adosser Lehman à un établissement plus robuste et d'accélérer son désendettement. Fuld, surnommé « le gorille » pour son style managérial brutal et sa propension à éliminer tout impudent ayant l'audace de douter de sa stratégie, a présidé à l'ascension la plus fulgurante qu'ait connue la banque dans ses cent cinquante-huit ans d'histoire. Entre 1994 et 2007, ses bénéfices ont grimpé de 113 millions à 4,2 milliards de dollars. Mais en abusant de l'effet de levier, surtout à partir de 2005, l'institution a fait bondir son bilan à 780 milliards de dollars et porté son exposition aux créances hypothécaires à plus de 70 milliards.Après qu'en juin 2008 Lehman annonce une perte de 2,8 milliards de dollars, un nombre croissant d'investisseurs joue le titre à la baisse. Fuld, qui a d'abord fait fi des ordres de Paulson, se rend à l'évidence. Le titre Lehman chute comme une pierre et son portefeuille de créances continue à se détériorer dangereusement. Au cours de l'été, le PDG se résout à frapper à la porte de Bank of America, de General Electric, du britannique HSBC, du groupe chinois Citic, du coréen KDB? mais les conditions de marché et le bilan de l'établissement n'incitent pas les investisseurs potentiels à la précipitation. 2 septembre :  KDB confirme son intérêt pour Lehman La rentrée s'annonce chaude mais porteuse d'espoir. Forte de ses 138 milliards de dollars d'actifs, KDB confirme envisager une participation dans Lehman. À Séoul, le régulateur bancaire, la FSC, multiplie les avertissements. Au siège de Lehman, sur la 7e Avenue, la direction prépare un nouveau plan social portant sur 1.200 personnes, soit 5 % des effectifs. Dick Fuld en est convaincu : une rationalisation accompagnée d'une vente ou de cessions ciblées sauvera Lehman. Au pire, la banque peut compter sur la Réserve fédérale qui ne l'abandonnera pas. Après tout, Fuld siège au conseil de la Fed de New York. 7 septembre :  Fannie et Freddie nationalisées ou presque Pas de repos dominical pour Henry Paulson. À la veille du « Labor Day » férié, les autorités annoncent la mise sous tutelle publique des spécialistes du refinancement hypothécaire Freddie Mac et Fannie Mae. Le traitement qui leur est réservé (rachat d'actions par le Trésor, ouverture du guichet d'escompte de la Fed, etc.) rassure Dick Fuld sur la volonté du gouvernement d'empêcher que sombrent les fleurons de la finance américaine. L'administration Bush juge qu'elle n'a pas le choix. Fannie et Freddie, dont les pertes cumulées se sont élevées à 14 milliards de dollars en un an, détiennent ou garantissent 5.200 milliards de dollars de créances hypothécaires. Les valeurs bancaires rechutent le lendemain. Le titre Lehman Brothers perd alors 45 %. Et le 9 septembre, JP Morgan Chase exige de la banque davantage de garanties pour ses prêts au jour le jour. Dick Fuld maudit les vendeurs à découvert dont il a promis « d'avoir la peau » et déclare à sa garde rapprochée : « Nous devons agir vite pour que ce tsunami financier ne nous submerge pas. » 10 septembre :  « opération vérit頻 de Lehman, KDB abandonne Dick Fuld tente de rassurer « investisseurs, contreparties, clients et employés ». Il organise une conférence téléphonique au cours de laquelle il présente avec une semaine d'avance les résultats trimestriels les plus mauvais de l'histoire de Lehman : une perte « estimée » de 3,9 milliards de dollars. Surtout, il s'engage à réinventer l'institution : il placera 30 milliards de dollars d'actifs immobiliers dans une société cotée séparée et mettra aux enchères 55 % de la division IMD, qui recouvre la société de gestion d'actifs Neuberger Berman, la pépite du groupe. L'opération vérité fait flop. En milieu de journée, KDB déclare renoncer à un rapprochement. Mais Fuld refuse la défaite. Chaque jour, il doit décrocher son téléphone pour s'assurer de la fidélité de ses clients et contreparties. « Lehman n'est pas Bear Stearns, son ratio de solvabilité Tier One s'élève à 11 % ! » clame le PDG, qui a fait toute sa carrière chez Lehman. Il compte peu d'amis à Wall Street. Il aime les mondanités, mais fréquente peu ses confrères. Cinq jours avant le dépôt de bilan, Goldman Sachs et JP Morgan Chase assurent continuer à travailler avec Lehman Brothers. 11 septembre :  Wall Street perd la foi Sur le site de Ground Zero, les candidats à la présidentielle, Barack Obama et John McCain, honorent la mémoire des victimes des attentats du 11 septembre 2001. Dick Fuld n'est pas d'humeur commémorative. La trésorerie de Lehman a chuté à 1 milliard de dollars. Il implore Timothy Geithner, le président de la Fed de New York qui vient de le débarquer de son conseil, d'ouvrir à Lehman la facilité de crédit réservée aux « broker dealers ». « Je ne vois pas en quoi cela réglerait vos problèmes », lui répond sèchement Geithner qui, en juillet, avait employé le même argument pour refuser à Lehman le statut de holding bancaire. La quête d'un « partenaire stratégique » n'est guère plus féconde. HSBC indique qu'il est « très improbable » qu'elle rachète une banque d'affaires. Fuld reprend alors contact avec Bank of America (dite BofA), Barclays et Nomura. Le temps passe. Faute d'injection de capital ou d'un rachat à « court terme », l'agence Moody's menace de dégrader sa notation. Goldman Sachs passe de « neutre » à « vendre » sur le titre, qui lâche 42 %. 12 septembre :  les banques poussées à une « solution privée » À la veille du week-end, le titre Lehman ne vaut plus que 3,65 dollars. Timothy Geithner convoque les banquiers de la place (Morgan Stanley, Merrill Lynch, JP Morgan Chase, Goldman Sachs, etc.) à la Fed de New York, sur Liberty Street. En présence d'Henry Paulson, il leur demande d'investir dans une société indépendante dans laquelle seraient transférés les milliards de dollars de créances « toxiques » de Lehman. « C'est dans votre intérêt », leur déclare le futur secrétaire au Trésor. Il insiste sur le fait que les autorités fédérales n'engageront plus un dollar pour secourir des institutions ayant joué avec le feu du subprime mais que si Lehman était liquidée, d'autres tomberaient dans son sillage. Enfermé dans son bureau, Fuld se ronge les sangs. Il sait qu'il a encore deux possibilités, Barclays et BofA. Certains de ses lieutenants présentent fiévreusement les comptes de Lehman à Barclays au siège du cabinet d'avocats Simpson Thacher & Bartlett, sur Lexington Avenue, tandis que d'autres procèdent au même exercice avec les équipes de BofA, dans les bureaux de Sullivan & Cromwell, sur Park Avenue. 13 septembre :  dialogue de sourds avec la Fed Samedi, les négociations avec la Fed s'enlisent. Pas question pour les institutions convoquées d'investir dans une « mauvaise banque » (la structure où seraient cantonnés les actifs toxiques) tandis qu'un autre établissement reprendrait les meilleurs morceaux de Lehman ? Barclays et BofA étant jugés favoris depuis que Nomura a provisoirement refermé le dossier. En aparté, Henry Paulson prévient Kenneth Lewis, le PDG de Bank of America, qu'il ne recevrait aucune garantie fédérale en cas de reprise de Lehman. John Thain, le patron de Merrill Lynch, en profite pour négocier un rapprochement avec BofA. Ce « deal » inopiné bénéficiera même d'une aide publique. De quoi persuader les « ex » de Lehman que Paulson et Thain, tous deux anciens de Goldman Sachs, ont précipité la chute de leur banque. 14 septembre :  la FSA torpille le deal avec Barclays En ce dimanche matin, un magnifique soleil brille sur New York. Épuisé, Dick Fuld n'a pas quitté son bureau de la 7e Avenue du week-end. Il ne participe qu'à distance aux négociations animées qui ont lieu à travers Manhattan. Voilà pourtant des jours qu'il n'a pas été si serein. La veille au soir, Geithner et Paulson ont finalement obtenu, selon plusieurs médias américains, qu'un syndicat de banques soutienne la création d'un « véhicule » où seraient nichés 60 milliards d'actifs toxiques de Lehman. C'est la condition posée par Barclays pour déposer une offre. Au cours de la nuit de samedi, la banque britannique propose 5 dollars par action. L'euphorie qui, le dimanche matin, gagne les équipes de Lehman Brothers sera de courte durée. À 11?h?30, heure de New York, la FSA, le régulateur bancaire britannique, interdit à Barclays, dont la capitalisation est jugée insuffisante, de reprendre la banque américaine. « What the fuck ! » s'emporte Fuld quand, juste après, le Trésor lui confirme que les autorités américaines n'accorderont aucune garantie, même temporaire, sur ses créances. L'après-midi, Fuld croit toujours en une providentielle volte-face du gouvernement. Le téléphone sonne, mais c'est la catastrophe. Au terme d'une réunion où des dirigeants de banques, dont ceux de Goldman Sachs et Morgan Stanley, ont démontré que leur exposition à leur rivale était limitée, les différents régulateurs (Fed, Trésor, SEC, etc.) exigent de Fuld qu'il dépose le bilan. C'est un adjoint qui lui fait part de la sentence. Paulson a refusé de décrocher son téléphone. 15 septembre :  l'apocalypse démarre à 2 heures du matin Une nouvelle semaine démarre, une nouvelle ère aussi. Au petit matin, Henry Paulson quitte sa suite du Waldorf-Astoria afin de regagner Washington. Malgré une nervosité exacerbée par le manque de sommeil, il a le sentiment d'avoir fait le nécessaire pour préserver le système financier. À 2 heures du matin, Dick Fuld a déposé le bilan de Lehman Brothers devant un tribunal new-yorkais. Mais, la veille, en plein dimanche après-midi, le gouvernement a autorisé une séance de négoce exceptionnelle afin de permettre aux principaux opérateurs de « credit default swaps », ces contrats de couverture contre le défaut obligataire, de réduire leur exposition à Lehman Brothers. Wall Street n'est pas rassuré pour autant. Le marché ouvre dans le rouge ? l'indice Dow Jones perdra 4,42 % ? et le taux à trois mois du Libor, qui mesure le coût des emprunts interbancaires, double à 6,44 %. Au siège de Lehman, c'est la consternation. « Nous ignorons tout de notre avenir, nous ne savons même pas si nous allons recevoir des indemnités de départ ou notre salaire pour cette semaine », confie une salariée, alors que, sur Times Square, les télévisions filment le ballet des employés venant chercher leurs effets personnels. La panique s'empare des fonds monétaires qui ne peuvent satisfaire les demandes de retrait de leurs clients. Le marché du crédit se fige soudainement. De retour dans la capitale fédérale, le secrétaire au Trésor est harcelé par son staff : de grandes entreprises américaines appellent au secours, comme le conglomérat General Electric, dont la division financière a emprunté 97 milliards de dollars en papier commercial. Et, surtout, l'assureur AIG, dont la situation est si alarmante que sa nationalisation sera promptement organisée. Henry Paulson réalise qu'il a commis une colossale erreur? mais il est trop tard. Épilogue Le 16 septembre, les équipes de Barclays Capital, qui va reprendre les activités américaines de Lehman, débarquent au siège de la 7e Avenue. Dick Fuld, dont la sécurité a été renforcée, laisse le soin à ses lieutenants de les accueillir. « Le gorille » est plus que jamais isolé dans sa cage mais consent enfin à communiquer avec ses équipes qu'il a toujours pilotées à distance. « Je sais que tout cela a été très douloureux pour vous, tant d'un point de vue personnel que financier », écrit-il dans un mémo interne envoyé à 22 heures. Les employés détenaient 30 % du capital de la banque dont l'action ne vaut plus rien ou presque. « Pour cela, je me sens horriblement mal. » n Je sais que tout cela a été très douloureux pour vous sur le plan personnel et financier. Pour cela, je me sens horriblement mal.

La Tribune

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