Antoine Gallimard, président de Gallimard : « Je suis inquiet pour le devenir de la librairie »

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STRONG>Lorsqu'en 1988 vous avez pris la tête des éditions Gallimard, quels étaient vos objectifs ?Redonner à la maison une dynamique en faisant venir des nouveaux éditeurs comme Pascal Quignard. Trouver les moyens d'une indépendance capitalistique pour éviter de subir un retour de bâton en cas de détérioration de nos activités. Restructurer ensuite : nous avions une dette liée à nos acquisitions que « Harry Potter » nous a permis de rembourser plus vite que prévu. Enfin, continuer notre métier d'éditeur. On a ainsi créé ou accueilli de nouvelles collections comme Bleu de Chine, qui publie ce mois-ci le premier ouvrage de et sur Liu Xiaobo, le Prix Nobel de la paix.L'une des forces de Gallimard, c'est son catalogue, constitué grâce à des amitiés littéraires et intellectuelles qui ont assuré sa longévité. Quelle est aujourd'hui la part du fond dans les parutions ?Elle s'élevait à 80 % il y a vingt ans, 70 % il y a dix ans, 60 % aujourd'hui. On publie chaque année 1.000 nouveautés et 1.500 réimpressions. Je compte dedans aussi bien Folio, la Pléiade, que la jeunesse, où l'exploitation est très étendue, allant de Prévert à Marcel Aymé, de Roald Dahl à Michel Tournier. Cela reste élevé. Le plus étonnant tient à ces textes qui sont prisés de génération en génération. Regardez « Belle du Seigneur » d'Albert Cohen : nous en vendons chaque année 30.000 exemplaires en poche, entre 6.000 et 7.000 en Pléiade, et près de 15.000 en édition courante. Ironie ? Paru en mai 1968, en pleine ébullition civile, ce titre n'avait pas rencontré de succès.L'édition fait face à de multiples défis : rotation de plus en plus rapide des livres en librairie, concentration dans ce secteur, montée en puissance d'Internet. Comment voyez-vous l'avenir ?À une époque, la librairie représentait 80 % du marché. Quand je suis arrivé, c'était 50 %, et aujourd'hui, 30 %. Notre premier client désormais, c'est la Fnac. Demain ce sera Amazon, qui totalise déjà 8 % des ventes. Mais les choses ne sont jamais inéluctables : avoir constitué l'Adelc (Association pour le développement de la librairie de création) avec les éditions de Minuit, le Seuil, la Découverte, a incité les politiques et le CNL à aider les librairies, qui restent un lieu privilégié pour trouver des livres. Internet est un accélérateur des best-sellers. La mission d'un bon libraire, c'est, lorsqu'un client arrive pour acheter un livre, qu'il reparte avec deux... Je suis inquiet pour le devenir de la librairie à cause des pas-de-porte de plus en plus chers, de la concurrence d'Internet, du risque de rabotage de certains marchés avec l'arrivée du numérique. Auparavant, elle profitait des marchés publics, désormais ceux-ci sont captés aux trois-quarts par des sociétés commerciales.Le mois dernier, une cinquantaine d'auteurs se sont réunis pour réclamer des contrats séparés pour les droits numériques, des droits d'auteur plus élevés et une limitation dans la durée de cession. Comment le président du Syndicat national des éditeurs que vous êtes réagit à ces demandes ?Les droits numériques sont des droits principaux, il n'y a aucune raison de faire une coupure entre le papier et le numérique. Nous sommes d'accord pour une clause de revoyure concernant le montant des droits. Concernant la durée de cession aussi, mais pas avec une répercussion sur le papier. Tout est très mouvant ; il ne faut donc rien figer. Voyez le changement de stratégie d'Apple sur les iPad : si l'on doit verser 30 % à Apple, x % à une autre enseigne au titre de l'apport de clientèle, on se retrouve dans un marché très proche du papier. Une ère du soupçon s'est installée, par manque de dialogue, parce qu'on a beaucoup parlé d'argent, de financiarisation, de vente d'Éditis. Or l'éditeur finance et mensualise des écrivains, avec beaucoup de comptes d'auteurs débiteurs, fait face à des coûts liés à la fabrication, la préparation de copie, les services commerciaux, juridique, de marketing, d'archives... Il faut imaginer que pour Gallimard, 350 personnes travaillent dans la maison mère, et près de 1.200 au niveau du groupe.Que représente la part du numérique chez Gallimard ?Le numérique réalise 70.000 euros de chiffre d'affaires. Il monte en puissance : il y a deux ans, il s'élevait à 10.000 euros. Aux États-Unis, le marché représente 10 % des ventes, alors qu'il n'est même pas de 1 % en France. Cela ne nous a pas empêchés de numériser nos 20.000 titres et d'envisager une exploitation dès que les conditions le permettront. On attend qu'un équilibre se fasse entre les différents opérateurs, Apple, Amazon, etc. Chacun essaie aujourd'hui de se mettre en pole position afin de capter un maximum de clientèle. On attend aussi le vote sur la loi du prix unique, avec, on l'espère, une TVA à 5,5 %, et une fiscalité adaptée. Il n'est pas normal qu'Amazon, dont le siège est situé au Luxembourg, ne soit assujetti ni à la même TVA, ni à la même fiscalité que nous.La prospérité de Gallimard repose autant sur ses activités de diffusion que sur l'activité éditoriale proprement dite. Vous publiez 20 millions des 450 millions de livres vendus en France. Quelles sont vos priorités éditoriales ?La littérature générale, la jeunesse, Folio et la Pléiade. Créée en 1971, au moment où Gallimard mettait fin à son association avec Hachette et le Livre de Poche, Folio représente près de 30 % du chiffre d'affaires actuel, l'équivalent de la littérature générale et des sciences humaines. La jeunesse a connu une formidable expansion, totalisant jusqu'à 30 % en 1997, un peu moins à présent. La Pléiade représente 12 %. On en vendait 400.000 par an il y a quelques années, on en est maintenant à 300.000, ce qui demeure remarquable. Je conçois l'édition comme un pas de patineur. Il faut être à la fois dans le patrimonial et la modernité, et c'est ce que j'essaie de faire avec la Pléiade, où l'on peut trouver Montaigne mais aussi Milan Kundera et bientôt Philippe Roth.Ces dernières années, vous avez mené une politique de croissance, avec l'acquisition de Verticales, la Table Ronde, Alternatives, Joëlle Losfeld... Allez-vous continuer ?Cela correspond plus à des ajouts dans un catalogue, à une politique éditoriale. Ces maisons travaillent en totale autonomie et jouent le rôle des revues autrefois : celui de découvrir des auteurs. À l'automne dernier, Maylis de Kerangal a reçu le Médicis chez Verticales et Patrick Lapeyre a eu le Fémina chez POL. Ce qui est plus significatif, c'est d'avoir racheté la Sofidis en septembre, qui était le diffuseur de Bayard, avec 40 millions de chiffre d'affaires. Une telle acquisition correspond à une logique de sécurisation de nos flux et de notre distribution. Si demain se présente une occasion de nous développer sur une société intéressante, complémentaire de la nôtre, en France ou à l'étranger, nous la saisirons.

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