Lutter contre la pauvreté  :   la voie « d'en bas »

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L'interrogation est lancinante en ces temps d'explosion du chômage : entre les « nouveaux pauvres » des pays riches et les exclus de la croissance des pays en développement, à quelles priorités se vouer ? Loin des appels à la seule générosité des nantis d'un chanteur comme Bono, et des pourfendeurs d'une aide internationale jugée inutile, voire nuisible, les deux livres d'Esther Duflo ouvrent une nouvelle voie à la réflexion? et peut-être à l'action. Nouvelle, car la méthode même ne date que d'une dizaine d'années : elle s'inspire des « essais cliniques » qui ont révolutionné la pratique de la médecine au XXe siècle, en comparant deux groupes constitués de façon aléatoire, l'un étant soumis à une politique, l'autre pas, pour en évaluer l'impact, comme on le fait d'un traitement médical.Loin des grands concepts, cette approche s'arrime sur le concret, l'expérimentation de terrain, bref, la réalité « d'en bas ». Et réserve au lecteur bien des surprises. C'est le cas du premier tome consacré à l'éducation et à la santé, ces éléments essentiels du « capital humain », les économistes « les plus conservateurs » l'admettent, comme l'indique, très diplomatiquement, l'auteur. L'état des lieux dans les pays en développement est souvent affligeant. La mortalité infantile et maternelle n'a pas régressé depuis dix ans en Afrique et quand les enfants vont à l'école, en Inde, « il n'est pas certain qu'ils apprennent quelque chose ». De telles estimations globales confortent, a priori, ceux qui, comme Dambisa Moyo, tempêtent contre la malédiction de l'aide internationale, source d'assistanat et de corruption. Pourtant, au fil des pages, des initiatives peu coûteuses et soigneusement comparées selon la méthode aléatoire ont des effets spectaculaires contre l'analphabétisme et la prévalence de certaines maladies. Laissons le lecteur découvrir dans le détail les retombées positives et parfois inattendues des informations ciblées et pragmatiques contre les méfaits des « sugar daddies », ces adultes faussement réputés comme moins porteurs de sida, ou comment, pour 1 kilo de lentilles, il est possible d'amener des familles à se faire vacciner.Le même travail méthodologique permet de faire la part du rêve, du cauchemar et d'une réalité plus complexe qu'on ne le croit sur le microcrédit et la quête d'une meilleure gouvernance dans le second tome, « la Politique de l'autonomie ». Là encore, l'auteur s'insurge contre la mode « responsabiliste » résumée par un « rendons aux pauvres la lutte contre la pauvret頻. Absurde pour les pauvres, elle déresponsabilise l'État, selon Esther Duflo. Le propos est particulièrement intéressant sur le microcrédit, qui n'avait guère donné lieu à des études économiques sérieuses et qui, après avoir été encensé, comme l'a été Mohammed Yunus, prix Nobel de la paix 2006 pour avoir imaginé et créé la banque Grameen « en utilisant son propre salaire pour prêter de l'argent à quelques femmes près de Dhaka, au Bangladesh », il y a trente ans, a donné lieu à de multiples critiques. L'auteur ne sous-estime pas la portée de ce mouvement qui a essaimé jusqu'en France, avec la création de l'Adie par Maria Nowak, une économiste, elle aussi, devenue méfiante à l'égard des experts. Mais si la microfinance est devenue l'un des « outils de base » de lutte contre la pauvreté, il ne faut pas en attendre plus qu'il ne peut offrir. Pour Esther Duflo, tous les pauvres ne sont pas des entrepreneurs qui s'ignorent et il y a peu de chance qu'un nouveau Microsoft naisse d'un microcrédit. Car il apparaît que le prêt solidaire « finit par décourager toute prise de risque ». Et ses bienfaits pour les femmes restent à démontrer? En d'autres termes, le microcrédit ne peut être un substitut à une politique de développement efficace qui incombe aux ONG, les plus flexibles et les plus innovantes, mais aussi aux gouvernements ?  dont l'inertie est redoutable ? aux organisations multilatérales ? trop souvent sensibles aux « modes » ? et ne peut exclure l'aide internationale. Deux petits livres atypiques qui rappellent que si l'on ne peut rêver d'éradiquer la pauvreté, il est possible d'en limiter les ravages. De la « grignoter » de tous les côtés, comme dirait Maria Nowak. Françoise Crouïgneau « Le Développement humain. Lutter contre la pauvreté (I) », par Esther Duflo (104 pages 11,50 euros). « La Politique de l'autonomie. Lutter contre la pauvreté (II) », par Esther Duflo (104 pages, 11,50 euros), coll. « La République des idées », éditions du Seuil.

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