Internet, opium du peuple

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Inventé l'année de la chute du mur de Berlin, le Web a révolutionné l'accès à l'information dans le monde. Dopé par la révolution concomitante des télécoms, il permet aujourd'hui d'avoir accès à tout instant et en tout lieu à un puits sans fond d'informations, de connaissances et d'activités, allant de la culture classique ou scientifique la plus sophistiquée à l'actualité politique la plus chaude, en passant par les jeux vidéo, le voyeurisme et la communication avec des âmes soeurs. Qui plus est, le Web permet à chacun d'être son propre éditeur de contenus et de proposer ses contenus à la terre entière. Cette révolution a de quoi tourner les têtes, et les tourne en effet.Dans un monde qui invite au pessimisme, le Web ouvre les vannes d'une sorte d'optimisme omnivore. Trois idées surtout sont à l'honneur. Selon la première, Internet est à même de bousculer les dictatures et autres régimes autoritaires. Selon la deuxième, Internet améliore le fonctionnement des vieilles démocraties elles-mêmes. Selon la troisième, le Net ouvre la voie à un mouvement sans précédent de démocratisation de l'accès au savoir. Aucune de ces idées ne résiste à l'examen.Que ce soit en Chine, en Russie, en Biélorussie ou en Iran, l'échec des cybermilitants de la démocratie est patent. Au contraire, les outils dont ils se sont servis se sont finalement retournés contre eux, les autorités les exploitant à leur tour pour identifier les meneurs et leurs interlocuteurs et les intimider. Un État autoritaire technologiquement avancé dispose aujourd'hui de moyens sophistiqués pour moduler finement l'espace de liberté laissé aux internautes, surveillant en temps réel tout ce qui s'écrit et s'échange (y compris hors des frontières), de façon à repérer les voix dissidentes et à sévir avec célérité lorsqu'il le juge opportun. Il a aussi toute latitude pour orchestrer sur le Net ses propres réseaux de propagande, par des moyens souvent subtils ou pervers. Il peut enfin favoriser les usages ludiques et pornographiques, afin de détourner l'attention des jeunes des enjeux politiques.Dans nos démocraties, l'apport d'Internet sur le plan politique est pour le moins douteux. Diverses études le montrent, les blogs politiques sont lus à une écrasante majorité par les internautes du même bord : ils servent donc plus à conforter les idées préconçues qu'à stimuler la discussion. Le Net contribue au renforcement de la polarisation politique plus qu'à l'ouverture du champ. D'autre part, ceux qui se font le plus entendre sur Internet sont les groupes de pression. Beaucoup sont passés maîtres dans l'art de faire passer des informations fausses pour argent comptant.Ce qui nous conduit au troisième point : le Web servirait à « démocratiser » l'accès au savoir. La pierre de touche de cette idée est Wikipédia, « l'encyclopédie libre que vous pouvez améliorer », aujourd'hui consultée par 330 millions de visiteurs par mois. C'est formidable. Si l'on songe que dix ans ont suffi pour créer un tel phénomène, le mot « révolution » vient à nouveau à l'esprit. Cependant, Wikipédia est à l'image d'Internet : c'est une foire où l'intervention possible de chacun génère une espèce de fourmilière d'informations non validées, allant de l'intervention naïve à la manipulation organisée. Reconnaissons-le : Internet nous fait prendre des vessies pour des lanternes. nPoint de vue Olivier Postel-Vinay Directeur de la revue « Books »

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