L'Europe doit se battre pour conserver un barreau d'avance

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Passant par Paris à l'invitation du président Pompidou en septembre 1970, le Premier ministre de Singapour, Lee Kuan Yew, tint ces propos prémonitoires?: « La course aux transferts de technologie a commencé, nous allons peu à peu, grâce à nos ingénieurs et cadres [formés sur les chantiers de la base navale britannique], pouvoir occuper les créneaux les plus bas, ensuite nous monterons les degrés de l'échelle?; vous ne demeurerez compétitifs que si vous abandonnez les barreaux que nous allons occuper et vous organisez pour garder toujours au moins un barreau d'avance. »Prémonitoires si l'on considère qu'effectivement les plus puissantes entreprises industrielles occidentales s'installèrent à Singapour, y trouvant une main-d'?uvre hautement qualifiée et un environnement juridique et financier remarquable. D'année en année, de barreau en barreau, l'industrie singapourienne mit sur le marché des produits de plus en plus compétitifs. Il n'y eut rien d'étonnant d'ailleurs à ce que le Chinois Deng Xaoping ait fait appel à Lee Kuan Yew pour le conseiller dans la mise en ?uvre de son programme réformiste.Mais prémonitoires aussi, hélas, en ce qui nous concerne, nous autres Européens?! Car, ne nous berçons pas d'illusions, le barreau d'avance, nous sommes loin de l'avoir partout gardé?! Déshabiller Pierre pour habiller Paul peut évidemment satisfaire Paul, mais laisse Pierre tout nu. Ainsi désindustrialiser l'Europe pour industrialiser les pays dits « émergents » peut satisfaire ceux-ci, mais est inacceptable pour l'Europe. Sa vocation n'est nullement de ne plus abriter que des services et peut-être une agriculture, elle doit tout faire pour demeurer un continent hautement industrialisé. Comment garder le barreau d'avance de Lee Kuan Yew?? La première piste est de donner une formidable impulsion, politique et financière, à l'innovation et à la recherche dont les plus évidentes priorités sont les énergies renouvelables avec au premier rang la géothermie, les économies d'énergie, les nanotechnologies. En France, la création du crédit impôt recherche, dont le dispositif doit encore être amélioré, a ralenti les délocalisations et stimulé les dépenses consacrées à l'innovation dans les entreprises. Le grand emprunt doit y contribuer.La deuxième piste est celle de la coopération européenne, mais pourtant moins explorée car l'emprunter suppose un renoncement à ce nationalisme, tant politico-administratif qu'industriel, qui trop souvent freine les alliances, les fusions, les participations croisées, les politiques communes, la création de grandes entreprises scientifiques et techniques. L'objectif doit être cependant de faire surgir des « champions européens », qu'ils soient des entreprises ou des organisations intergouvernementales, comme le Cern dans le domaine nucléaire ou l'OEBM, l'Organisation européenne de biologie moléculaire.Encore faut-il pour réussir avoir, à la base, éduqué des jeunes dans des dispositifs de formation qui permettent, dans une approche interdisciplinaire, une intercommunication entre la recherche fondamentale, l'innovation et l'application industrielle, ce qui est déjà le cas à l'université technologique de Compiègne et au CEA de Grenoble.Que l'on s'inquiète des délocalisations est normal puisqu'elles entraînent un accroissement du chômage. Mais alors qu'elles sont souvent justifiées par des différences de coût salarial à niveau technologique équivalent, la raison véritable en est bien plutôt l'absence d'une avance technologique incontestable. Alors faut-il aller jusqu'à se refuser à des transferts de technologie dans les « barreaux » les plus avancés?? Ne faut-il pas aussi revoir la législation européenne sur les concentrations de sorte que le marché unique européen ne puisse être le critère de référence de la position dominante et que seul le marché mondial soit pris en compte?? Ces questions méritent d'être posées, car elles font partie de ce vaste ensemble qui s'appelle la dimension extérieure du marché intérieur européen. npoint de vue Henri Froment-Meurice Ambassadeur de France

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