Chronique de la City : l'arrogance retrouvée des financiers

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Par Eric Albert, à Londres L'immeuble est strict et beau. L'ascenseur de verre s'élève dans un hall impressionnant, donnant une vue vertigineuse sur la dizaine d'étages du bâtiment. Dans la pièce principale, les parois entièrement vitrées découvrent une vue spectaculaire sur la City : le « Gherkin » (fameuse tour « cornichon » construite voilà cinq ans) semble à portée de main, de même que la tour « 42 », la plus haute du quartier d'affaires.Nous sommes dans les bureaux d'un important cabinet d'avocats d'affaires. Ici, la retenue britannique n'existe pas. L'objectif est d'en mettre plein la vue, avec des signes extérieurs de richesse étalés. Les deux avocats, auteur ce jour-là d'un briefing sur la régulation financière, arborent une décontraction étudiée : un peu affalés sur leur chaise, mais dans des costumes de marque tirés à quatre épingle.« Non à la régulation »Derrière la volonté d'impressionner, leur discours se résume en un mot : « non ». Selon eux, toute nouvelle régulation des banques est impossible. Les propositions de Barack Obama aux Etats-Unis, pour séparer l'activité casino du reste des banques ? « Irréalistes, peu réfléchies, inapplicables. » Une taxe sur les banques? « Une très mauvaise idée parce que le coût que cela imposerait aux établissements financiers ralentirait la reprise de l'économie. » Une coordination du G20 pour mieux réguler ? « Malheureusement, chaque pays y va de sa proposition, et une coordination globale semble irréaliste. »Chaque idée de réglementation suscite un argument contraire, apparemment de bon sens. Pour un peu, on se croirait revenu à l'avant crise et la glorieuse période de la « light touch ». Cette arrogance retrouvée, caricaturale chez ces deux avocats ?dont les banques sont les principaux clients- se constate de plus en plus à la City.Le pire évité pour la City ?Leur assurance s'explique : la plupart des signaux indiquent que la City pourrait avoir évité le pire. Derrière les discours musclés des hommes politiques, les actes ne suivent guère. Gordon Brown a torpillé le projet de directive européenne pour encadrer les hedge funds cette semaine. Pour lui, il n'était pas question d'un tel encadrement juste avant les élections.Du côté de la FSA, Lord Turner, son président, multiplie les déclarations fracassantes. Mais si les conservateurs remportent les élections, ce qui demeure probable, ils ont promis de transférer l'essentiel de ses pouvoirs à la banque d'Angleterre, mettant un terme à presque trois années de consolidation de la FSA. « Les politiciens ont peur que le secteur financier ne soit trop vital pour l'économie britannique pour se permettre de vraiment s'y attaquer », estime Neil Prothero, d'Economist Intelligence Unit.Reprise à deux vitessesIls ont tort. A force de tout rejeter en bloc, le danger pour la City est de se voir imposer une réforme brutale. Face à ce danger, l'arrogance affichée est un mauvais pari. « La pression politique va augmenter pendant les deux prochaines années, à cause d'une reprise à deux vitesses entre l'économie réelle probablement médiocre d'un côté, et le secteur financier de l'autre », conclut Neil Prothero. Il serait donc de bon ton que les cabinets d'avocats utilisent leurs ressources pour imaginer une régulation efficace mais pas trop brutale, plutôt que de parier échapper complètement à de nouvelles règles.

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