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La pénicilline, champignon du hasard

La Tribune

Publié le 19 août 2010 à 21:25 - Mis à jour le 19 août 2010 à 21:25

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Au début du siècle dernier, les maîtresses de maison qui avaient de l'instruction ne manquaient pas de coucher par écrit les meilleurs des remèdes connus pour guérir les pires des maux. Si une recette de cuisine ou de confiture se transmettait confidentiellement, de bouche à oreille, le remède miracle était considéré comme un sujet autrement plus sérieux qu'il convenait de transcrire pour le proposer au plus grand nombre. Et on retrouve parfois, au hasard des vide-greniers, quelques cahiers jaunis, aux pages soigneusement remplies d'une écriture fine. On plonge alors dans une médecine populaire étonnante. Ainsi, pour soigner une énurésie enfantine (pipi au lit), il convient de faire manger un bon ragoût de taupe. Un pigeon coupé en deux, avec le coeur qui bat encore, posé sur la tête, est souverain pour la rougeole, etc.Des remèdes... de grands-mères?! Mais que penser de cet usage, identifié au Moyen Âge, consistant à étendre la moisissure de fromage sur des plaies pour favoriser leur guérison?? Plus tard, à la fin du XIXe siècle, il sera toujours mis en pratique par les bergers de Roquefort. Ils seront accusés d'exercice illégal de la médecine et de charlatanisme. Cependant, l'observation populaire avait constaté que des moisissures présentes dans l'humus ou les pelures de fruits pouvaient endiguer certaines maladies.Les scientifiques devaient prendre le relais dès le XVIIe siècle avec l'invention du microscope par le Néerlandais Anton van Leeuwenhoek. En 1683, il observe un morceau de sa plaque dentaire et découvre une multitude d'« animalcules ». Les choses se précisent dans la seconde moitié du XIXe siècle. L'idée d'étudier l'impact des moisissures sur les bactéries se répand dans divers laboratoires en Europe. En France notamment, Louis Pasteur, Jules François Joubert et Ernest Duchesne découvrent des propriétés bactéricides à divers genres de pénicillium. Ce type d'observations se poursuit à l'aube du XXe siècle avec les travaux du Belge André Gratia et du Costaricain Clodomiro Picado.Il faut attendre 1928 pour que l'Écossais Alexander Fleming décide de traquer systématiquement le phénomène. Comme de nombreuses découvertes en médecine, c'est une histoire de « sérendipit頻, mot traduit de l'anglais « serendipity » et inventé par l'historien Horace Walpole à partir d'un conte perse, « les Trois Princes de Serendip ». En gros, cela consiste à trouver ce qu'on ne cherche pas. La découverte de la pénicilline est donc due au hasard, à la chance, mais aussi à la sagacité et à la persévérance d'Alexander Fleming.Pour en juger, il faut revenir quelques années en arrière, en novembre 1921. Fleming travaille dans son laboratoire. Il est enrhumé et une goutte de mucus tombe de son nez directement dans une boîte de Petri (boîte en verre circulaire). Il y cultive une colonie de bactéries. Fleming, qui a servi pendant la Première Guerre mondiale, a pu constater le ravage causé par les infections bactériennes sur les soldats. La moitié des 10 millions de morts est due à ces infections. Il n'a de cesse de trouver un remède. Une chose extraordinaire arrive à sa boîte de Petri. D'opaques, les colonies de bactéries deviennent transparentes, sans vie. Fleming a découvert la lyse des bactéries, c'est-à-dire la destruction de leur membrane plasmique. Entre 1922 et 1927, Fleming publie cinq articles scientifiques sur le sujet. Tous sont reçus avec indifférence mais, méthodique, Fleming poursuit ses études, allant jusqu'à préparer et incuber des milliers de lamelles pour les observer au microscope.En 1928, Fleming travaille sur des cultures de « Staphylococcus aureus », le fameux staphylocoque doré. Fin juillet, il part en vacances. À son retour, le 3 septembre, il s'aperçoit qu'une des boîtes de Petri a été contaminée par une moisissure. Et, chose étonnante, le pourtour de la moisissure n'est plus occupé par les colonies de staphylocoques dorés. La moisissure provient de spores de « Penicillium notatum », un champignon microscopique assez rare.Fleming en récupère un peu plus, place les spores en incubation et dilue la substance dans la proportion de 800 pour 1?: elle est toujours aussi virulente, non seulement sur le staphylocoque doré mais aussi sur le pneumocoque, le méningocoque et autres streptocoques. Les bons comme les mauvais. De fait, la pénicilline est efficace car elle empêche certaines bactéries de développer de nouvelles membranes. Ce faisant, elle stoppe la division ad infinitum des bactéries puisque la nouvelle membrane, permettant de séparer deux filles bactéries d'une mère, n'est jamais formée.« J'avais l'impression que j'avais en face de moi quelque chose de bon, mais je ne pouvais pas en jauger la qualit頻, devait confier plus tard Alexander Fleming. Effectivement, il pense que sa découverte n'est qu'un artifice de laboratoire, juste bon à inhiber la croissance de certaines bactéries. La pénicilline a été découverte mais personne ne le sait. Au cours de 27 publications et conférences données entre 1930 et 1940, Fleming ne mentionne aucunement le terme mais parle seulement de « germicide ». Heureusement, il a conservé pieusement sa souche. La petite pépite qui se trouve dans sa boîte de Petri sera transformée en mine d'or par Howard Florey, Ernst Chain et Norman Heatley de l'université d'Oxford. Là encore, le hasard entre en jeu. Chain et Florey cherchent un bactéricide efficace. Ils tombent sur un article de Fleming et décident d'essayer sa substance. Oui mais où la trouver?? À quelques pas de leur paillasse. Les laborantins d'Oxford ont cultivé le « Penicillium notatum » pour être sûrs que leurs boîtes de Petri ne seraient pas contaminées. À l'époque, elles étaient en verre et réutilisables...Chain et Florey réussissent à produire une petite quantité suffisamment stable. Ils n'ont pas d'idée préconçue en tête, surtout pas une utilisation médicale, mais l'injectent à des souris de laboratoire. Le composé n'est pas toxique... sur des souris. Car s'ils avaient choisi des cochons d'Inde, autre animal de laboratoire, ils les auraient tués et la formidable histoire de la pénicilline ne pourrait peut-être pas être contée.Par la suite, les choses s'accélèrent. La pénicilline est testée sur des patients. Elle les guérit sans effets secondaires indésirables, à condition d'être administrée en dose suffisante. L'Angleterre est alors en guerre. Elle ne peut pas produire de grosses quantités. Florey et Heatley partent à New York fin juin 1941. Avec l'aide des Américains, ils parviennent à industrialiser la production de la pénicilline. Après un classement « secret défense » pendant la guerre, elle est massivement commercialisée à la fin des hostilités. La face de la médecine vient de changer radicalement. Petites ou grosses infections ne sont plus mortelles. On peut survivre à une petite écorchure. Le médicament miracle est né. Malheureusement, aujourd'hui, après quelques décennies d'utilisation immodérée, des bactéries ultrarésistantes apparaissent. Inquiétant. Pascal Boulard

La Tribune

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