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Quand l'Europe boude à la fois son passé et son avenir

La Tribune

Publié le 20 janvier 2010 à 22:44 - Mis à jour le 20 janvier 2010 à 22:44

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18 juillet 2026

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Vous avez intitulé votre conférence « L'Europe, une identité introuvable ». Vous, l'Européen de toujours, quatre fois élu au Parlement de Strasbourg, seriez-vous devenu un eurosceptique ou du moins un déçu de l'Europe ?Eurosceptique, certainement pas au sens que l'on donne d'ordinaire à ce mot, mot mensonger, car un eurosceptique est en fait un europhobe. Déçu, assurément, car j'estime que, au cours des quinze dernières années, tout a été fait par les dirigeants européens pour casser l'outil et rendre très difficile une relance réelle de la construction européenne.Tout le tort serait, selon vous, du côté des dirigeants ?La responsabilité principale est imputable aux hommes qui ont pris le pouvoir en Europe au milieu des années 1990. Ils ont remplacé l'euroferveur par l'eurotiédeur, sans pourtant assumer avec franchise leur méfiance à l'égard du projet : Schröder après Kohl, Aznar après Gonzalez, Berlusconi après les démocrates-chrétiens et Chirac après Mitterrand et Balladur. Ces hommes se sont ingéniés à tout compliquer, à tout affaiblir, à tout pervertir. Et surtout, à faire semblant : entre leurs mains, l'Europe est devenue un barnum international, mais a perdu toute substance réelle. Les mots ont remplacé les choses et les apparences, les réalités. Tout a été proclamé européen, mais tout est demeuré entre les mains disjointes des États.Estimez-vous que c'est l'identité européenne elle-même qui est désormais en cause ?Vers l'Europe compliquée, il faudrait voler avec des idées simples. Faire l'Europe, ça consiste à répondre à trois interrogations : Qui ? Quoi ? Comment ? Qui sont les membres du club, actuels et potentiels ? Que veulent-ils faire ensemble qu'ils cesseraient de faire séparément ? Comment les décisions communes sont-elles prises ? Le tour de force des dirigeants européens est de s'être obstinément refusés à répondre à ces trois questions. Personne ne sait aujourd'hui au nom de quoi un État est candidat légitime, ni ce que l'Union est supposée faire, ni, enfin, selon quel schéma institutionnel elle est supposée agir. Sur chacun de ces points, c'est la cacophonie.Pourquoi cette fuite devant les questions essentielles ?Si vous voulez construire une véritable entité politique dans laquelle les gens se reconnaissent et vis-à-vis de laquelle ils se sentent un devoir de loyauté, vous devez être très clair sur la nature du pacte liant les peuples entre eux. Je ne vois que deux principes sur lesquels ce pacte peut se construire : la conscience de détenir un héritage historique, géographique et culturel commun, ou la volonté d'édifier une communauté de destin fondée sur le transfert et la gestion solidaire d'importantes compétences politiques. Bref, sur le passé ou sur l'avenir.Quel visage prendrait alors le projet ?L'Europe pourrait ressembler à la France et apparaître comme l'aboutissement d'un long processus historique assumé, ou aux États-Unis, et se penser comme un pacte constitutionnel projeté dans le futur. Elle n'est aujourd'hui ni l'un ni l'autre. C'est le célèbre couteau sans lame auquel il manque le manche. Institutionnellement, on n'a pas fait adhérer les nouveaux membres sur un projet, sur une perspective concrète, mais sur un acquis communautaire à avaler comme une rasade d'huile de foie de morue pour être quitte de tout le reste. Vous avez donc au sein de l'Union des gens qui y voient un club de rencontres non exclusif, et d'autres une communauté de destin ambitieuse et exigeante. S'agissant de l'héritage historique, culturel et géopolitique, les choses ne sont pas plus claires. L'éligibilité de la Turquie à l'adhésion signifie que vous pouvez faire partie de l'Union même si vous êtes étranger à l'aventure millénaire de l'Europe. Pourquoi s'arrêter en si bon chemin ? Michel Rocard a raison de dire que l'adhésion de la Turquie légitimerait celle de l'ensemble des pays méditerranéens dès lors qu'ils respecteraient les critères de Copenhague ? droits fondamentaux, démocratie, économie de marché et? acquis communautaire !Cette vision vous fait-elle frémir ?Nullement, les arguments de Rocard sont forts. Je pense simplement qu'il faut savoir ce que l'on fait. Un tel projet aurait le mérite de favoriser la démocratie et de contribuer à un développement équilibré des deux rives de la Méditerranée, mais ruinerait l'ambition de faire de l'Union une entité politique forte. Elle serait condamnée à n'être qu'une organisation internationale un peu plus structurée que les autres, une « coopération renforcée » de l'ONU. Si c'est ça le projet, autant le dire tout de suite et reconnaître que les institutions créées depuis soixante ans sont largement surdimensionnées.Une autre voie est-elle possible ?En politique comme dans la nature, c'est le besoin qui crée l'organe. Jusqu'en 1989, le besoin d'unité politique européenne et de solidarité atlantique était très fort face à la menace soviétique. Dans la décennie qui suit, l'union des Européens a semblé relativement inutile dans un monde apparemment pacifié et sans ennemi manifeste. Le 11-Septembre, la guerre de l'Irak, la situation en Iran, la crise économique et l'affirmation de la Chine nous ramènent au réel, un réel qui fait de l'Europe une entité vulnérable qui a besoin de s'unir politiquement pour survivre, défendre sa prospérité et ses valeurs. Malheureusement, cette prise de conscience d'une relance politique de l'Europe s'accompagne d'une résurgence des identitarismes nationaux qui la contredisent. Si les Européens ne surmontent pas cette contradiction, ils périront. La mort sera plus ou moins douce et plus ou moins lente, mais elle sera inéluctable. Il n'y a pas un seul observateur de la situation géopolitique du XXIe siècle qui en doute. Propos recueillis par Sophie GherardiVisions de l'europe Jean-Louis Bourlanges Ancien député européen.

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