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La nouvelle idéologie de la peur

La Tribune

Publié le 21 novembre 2010 à 22:22 - Mis à jour le 21 novembre 2010 à 22:22

Le Quotidien Numérique

04 juin 2026

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Des lycéens qui disent - en rigolant - combien ils ont peur pour leur retraite ; des militants écologistes qui, pleins de courage, bravent les forces de police, pour exprimer leurs peurs des déchets nucléaires. Tels sont les derniers exemples - étranges - du triomphe paradoxal de l'idéologie de la peur dans nos sociétés. Pourquoi paradoxal ? Pour au moins deux raisons. Il est d'abord frappant de constater combien se sont multipliées les peurs dans un monde devenu pourtant sûr comme jamais dans l'histoire. Ce ne sont plus, comme jadis, les guerres, les famines, la mort brutale et précoce, le diable ou l'enfer qui effraient, mais le mal-manger, le mal-respirer, le mal-boire, le fumer (ça tue !). Ce sont les OGM, les nanotechnologies, les sautes de la météo, etc. Aux grandes causes d'effroi d'autrefois se sont substituées d'innombrables petites phobies envahissantes et d'autant plus terrorisantes que leur oeuvre est discrète. Jamais, chez nous, la guerre n'a été aussi éloignée, jamais la famine plus improbable, jamais on n'a été aussi sûr de parcourir tous les âges de la vie, jamais la maîtrise de la santé n'a été plus efficace... et, au lieu de nous en réjouir, c'est la trouille qui nous taraude pour le présent comme pour l'avenir ! Et, en plus, - second paradoxe - nous n'en avons même pas honte. Autrefois considérée comme une passion infantile (ou féminine), la peur était un vice dont l'homme adulte devait se libérer pour grandir. De nos jours, elle est devenue une vertu, presque un devoir. Condition de la lucidité, aiguillon de l'action, elle a acquis le statut de sagesse. Qui ne tremble point commet, de nos jours, le triple péché d'ignorance, d'insouciance et d'impuissance. Comment en est-on arrivé à une telle inversion ? On peut avancer trois types d'interprétation.1 - Une première (d'inspiration nietzschéenne) mettra cette montée des peurs déculpabilisées sur le compte du déclin de l'Occident. Face au dynamisme juvénile des pays émergents, les sociétés de la modernité tardive seraient devenues frileuses, plaintives et timorées, à la fois vieilles et infantiles. D'un côté, le vieillissement démographique produirait une baisse de l'énergie et une paralysie des attentes ; de l'autre, la fonction protectrice de l'État infantiliserait la société en surassistant les personnes. Bref, le triomphe des peurs révélerait la lente agonie d'un Occident pourri gâté.2 - Une deuxième lecture (d'inspiration tocquevillienne) insistera sur notre appétit insatiable du bonheur et du confort. Alors que les régimes aristocratiques étaient guidés par l'honneur des « gens biens nés », qui englobait l'esprit de sacrifice et le courage, les sociétés démocratiques égalitaires recherchent avant tout le bien-être et la sécurité pour tous. Or, le bien-être ne connaît pas de borne et sa préservation ne sait aucune limite. D'où cette conséquence inévitable : plus nous possédons, plus nous craignons de perdre. La montée des peurs est donc un effet mécanique de l'égalisation et de l'amélioration des conditions.3 - Une troisième interprétation (d'inspiration freudienne) verra dans la multiplication des peurs un moyen de répondre au vide spirituel de notre temps. Car la peur donne du sens et des repères dans un univers qui semble ne plus en avoir. À défaut d'avoir un avenir radieux, un horizon béni - et nous sommes immunisés en la matière ! -, il reste très utile d'avoir un horizon de non-sens ou un avenir piteux. La débâcle climatique, la catastrophe financière, la figure diabolique d'un président honni, tout cela permet de redonner sens à nos actions et à nos vies. Bref, et c'est le troisième paradoxe : la peur rassure ! C'est ce que disait Freud à propos des phobies : leur multiplication nous permet d'échapper à l'angoisse causée par des conflits psychiques insupportables. L'angoisse, qui ne porte sur rien, ne peut être combattue, tandis que les peurs, qui sont limitées, peuvent être apprivoisées. On préfère, donc, avoir peur de quelque chose, plutôt que d'être angoissé par rien, c'est-à-dire par tout. D'où cette idéologie de la peur si puissante aujourd'hui. Elle est une idéologie, car elle offre, au fond, tout ce qui manque à nos sociétés désenchantées : elle fait sens (tout s'explique !), elle fait lien (tous ensemble !) et elle fait programme (agissons !). J'ai peur, donc je suis.Déclin de l'Occident, passion du bien-être ou quête de sens ? Il y a sans doute un peu de tout cela dans le phénomène. Chacun pourra proportionner la dose de ces trois interprétations à sa guise, mais elles montrent que l'anxiété est profonde. Cela dit, il ne faudrait pas non plus se mettre à avoir trop peur de la peur. Car ces craintes, pour être multiples, n'en restent pas moins limitées. Certes elles bloquent, ralentissent, énervent, mais, mis à part quelques prophéties d'illuminés, elles font aussi l'objet d'un examen critique assidu. Toutes sont médiatisées par un débat, qui est parfois rude (réchauffement climatique, OGM ou nanotechnologies), mais qui n'a rien à voir avec les paniques meurtrières que l'Europe a connues à l'aube des temps modernes et que le reste du monde n'a pas fini d'expérimenter. Ce qui amène d'ailleurs à penser que le déclin de l'Occident est en fait tout relatif ! (*) Maître de conférences à l'université Paris-Sorbonne (Paris IV), président du Collège de philosophie et membre du Conseil d'analyse de la société, auteur (avec Éric Deschavanne) de « Philosophie des âges de la vie », Hachette, Pluriel, 2008.Par Pierre-Henri Tavoillot, philosophe (*)

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