« La crise économique peut se transformer en guerre des générations »

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Une trentaine de chefs d'État et de gouvernement, 8 dirigeants de banque centrale, et 1.400 chefs d'entreprises feront le déplacement à Davos (Suisse) où se tient de mercredi à dimanche pour le célèbre Forum de Davos qui réunira près de 2.500 personnalités du gotha du monde politique, des affaires, des mondes universitaire et de la société civile. Le président russe Dmitri Medvedev prononcera ce mercredi le discours d'ouverture, tandis que Nicolas Sarkozy viendra présenter jeudi sa vision de la présidence française du G20, un thème qui devrait dominer les ateliers de travail du Forum, selon le souhait de son président Klaus Schwab. Reprise mondiale, crise de la zone euro, rattrapage des pays émergents, refondation de la gouvernance mondiale : ce professeur d'économie suisse, qui a fondé le World Economic forum en 1971, livre en exclusivité à « La Tribune » sa vision de l'économie mondiale presque deux ans et demi après le début de la crise. Êtes-vous confiant dans la reprise économique des pays industrialisés ? Si l'on regarde les États-Unis et l'Europe, ces pays vont devoir mener au cours des cinq à dix prochaines années une politique de désendettement. Il va leur falloir trouver un équilibre délicat entre deux forces opposées : d'un côté, la poursuite d'une politique vigoureuse d'austérité, synonyme de sacrifices, et de l'autre, la stimulation de l'économie. Actuellement, les pays de l'OCDE se trouvent à la croisée de ces chemins. J'estime qu'il leur faudra une période de six mois minimum d'une croissance solide pour s'assurer qu'on est vraiment sorti de la crise, et que la croissance économique s'auto-alimente, sans l'aide des mesures étatiques. L'Europe semble pourtant avoir du mal à sortir de ses difficultés. Est-ce l'euro qui lui pose problème ? Non, même si je crois que les Européens butent sur deux freins. Tout d'abord, l'euro a été créé sans les instruments nécessaires pour vraiment piloter cette monnaie commune. Il existe certes la Banque centrale européenne, mais ce n'est pas suffisant : il faut une coordination des politiques économiques, en particulier sur le plan fiscal. L'autre obstacle est le surendettement. On a vécu au-delà de nos moyens, surtout dans la périphérie de l'Europe, et les dettes qui ont été d'abord accumulées par les ménages, puis transmises aux banques, et ensuite aux États, sont toujours là : la vraie question est de savoir si on va les transférer aux contribuables ou à la prochaine génération. Nous sommes face à une crise financière, qui s'est transformée en crise économique, puis, dans beaucoup de pays, en une crise sociale, et qui risque aujourd'hui de tourner à la guerre des générations. On a vu les premiers symptômes de cette révolte avec la colère des étudiants britanniques. À l'inverse, la Chine bat presque chaque semaine un nouveau record. Est-ce que sa croissance vous paraît durable ? Oui, et c'est souhaitable ! Jusqu'au XVIIIe siècle, la Chine et l'Inde étaient les puissances économiques les plus importantes du monde. À mes yeux, il est assez logique que les pays les plus peuplés soient aussi économiquement les plus puissants. La Chine est donc dans un processus de rattrapage, mais ce n'est pas le seul facteur qui explique pourquoi son taux de croissance va rester élevé. Il y a aussi la volonté de ses habitants de faire des sacrifices pour garantir une vie meilleure pour la prochaine génération. Autre moteur de la croissance : l'éducation. La Chine a reconnu l'importance de ce secteur. Enfin, les travaux d'infrastructures nourrissent la future compétitivité du pays. Si on regarde ce qui est en train de se préparer, on comprend mieux pourquoi la Chine va devenir un grand problème pour l'Europe ou les États-Unis : comment digérer politiquement et économiquement sa montée en puissance ? Le G20 n'a pas tenu toutes ses promesses pour résoudre la crise. Peut-on parler de désillusion ? Non, je ne crois pas. Tous les sommets jusqu'à celui de Toronto en juin 2010 avaient pour but de combattre les effets de la crise : dans cette optique, le G20 a plutôt bien réussi, car nous sommes parvenus à éviter la grande dépression des années 1920 du dernier siècle. C'est vrai que la dernière rencontre de Séoul n'a pas débouché sur des résultats concrets. Le vrai test va avoir lieu sous la présidence française avec deux défis à relever : le G20 peut-il s'établir comme un instrument légitime et efficace dans la gouvernance mondiale ? Ses dirigeants sont-ils capables de prendre des décisions communes pour construire le monde de demain ?La présidence française peut-elle relever ces défis ? Elle va se heurter à deux difficultés. D'abord, 2012 va être une année d'élections et de transition dans plusieurs pays clés du G20. En Chine, aux États-Unis, en France, en Russie ou au Canada... Dans ces pays, les dirigeants sont élus ou désignés non pas pour répondre aux problèmes planétaires mais pour résoudre les difficultés locales. Deuxième obstacle, l'accélération du temps. Que l'on parle de guerre monétaire, de terrorisme ou de crise alimentaire, les événements se déroulent à une vitesse toujours plus rapide, et deviennent pour les gouvernements de plus en plus complexes à résoudre. C'est d'ailleurs ce qui justifie l'approche par le G20, mais celui-ci doit encore s'imposer. Aujourd'hui, il ne dispose même pas d'un secrétariat permanent. L'agenda du G20 de Nicolas Sarkozy n'est-il pas trop ambitieux ? Non, je crois au contraire que les trois thèmes retenus sont exactement ceux qu'il faut traiter. La question des matières premières est urgente, si on veut calmer l'emballement des cours. Quant à la réforme souhaitée du système monétaire, elle est indispensable pour éviter la répétition d'une nouvelle crise comme on l'a vécue. Enfin, le thème de la gouvernance mondiale doit lui aussi absolument être abordé pour trouver un format de discussion intégrant le G20 dans le système international. Que peut apporter le World Economic Forum au G20 ? Nous voulons être une plate- forme qui intègre les opinions non seulement des dirigeants politiques du G20 mais aussi des responsables des autres pays, des milieux politiques, académiques, des ONG, des syndicats, etc. Il ne s'agit pas de décider, mais de préparer le terrain.Propos recueillis par Éric CholEnvoyé spécial à Cologny, Suisse

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