Incorrigible

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James en viendrait presque à s'en plaindre. En tant qu'associé d'un cabinet londonien d'avocats d'affaires, il n'est pourtant pas exactement dans le besoin. Sa carte de membre du sélect Royal Automobile Club, à 4.000 euros l'inscription la première année, peut en témoigner. Dans ce cadre prestigieux, James s'interroge sur son entourage de luxe. « J'y suis probablement l'un des plus pauvres. J'étais au bar récemment, et il y avait deux banquiers qui discutaient des avantages comparés des Porsche et des Ferrari. L'un envisageait une voiture à 500.000 euros (la Ferrari), affirmant que c'était quand même un petit peu au-dessus de son budget. Ces gens demeurent toujours aussi odieux qu'autrefois. »Presque trois ans après le début de la crise financière, l'atmosphère à la City n'a guère changé. Bien sûr, le centre financier londonien a connu des coupes sombres dans ses effectifs, qui sont passés de 350.000 à 300.000, soit un recul de 15 %. Certains métiers sont même sinistrés comme les produits dérivés, sur lesquels les effectifs ont fondu d'un tiers. Pourtant, si la City a maigri, elle a gardé la tête pleine. Pour Barbara Ridpath, directrice du Centre international pour la régulation financière (ICFR), pas de doute, « le business as usual » est de retour. Cette ex-JP Morgan et Standard and Poor's note bien « les changements au niveau de la régulation » mais, selon elle, « les banquiers à la City n'ont pas modifié leur façon de travailler ». Son collègue Richard Reid, directeur de la recherche à l'ICFR, confirme : « Londres a une capacité incroyable à se réinventer génération après génération, grâce à une culture de l'enrichissement et de la prise de risques qui existe toujours aujourd'hui. » Jean, un banquier français d'une grande institution privée britannique, présent à Londres depuis plus d'une décennie, peut en témoigner. « Bien sûr, les notes de frais sont surveillées, on se déplace en métro plutôt qu'en taxi et on essaye de limiter l'avion. Mais j'ai déjà vu des crises de la même ampleur quatre ou cinq fois dans ma carrière, et celle-ci n'est pas plus violente que les autres. » Tout indique que le gros de la tempête est passé. Dans l'immobilier commercial, les grandes transactions sont de retour : un énorme bloc d'immeubles situé sur le Strand, au centre de Londres, a récemment reçu pas moins de 15 offres, poussant le prix 20 % au-dessus de son niveau de mise en vente. « Il se murmure qu'une grande compagnie d'assurances, qui avait été forcée de vendre des immeubles début 2009 afin de dégager des liquidités, est en train de les racheter un par un », susurre James. Même béatitude dans le monde des hedge funds, pourtant durement étrillé à la fin 2008. L'an dernier, ils ont enregistré la meilleure année de la décennie, avec des performances moyennes en hausse de 19 %, égalant le record de 2003, d'après les calculs du Hedge Fund Research. Quant aux deux grandes banques britanniques nationalisées, elles veulent touner la page. Lloyds Banking Group et Royal Bank of Scotland ont ainsi finalisé leur plan de sauvetage : la première ? détenue à 43 % par l'État ? a réussi avec succès en décembre le plus grand plan de recapitalisation de l'histoire britannique, en levant plus de 22 milliards d'euros sur les marchés ; la seconde, filiale à 84 % de l'État, est plus mal en point mais elle a désormais le feu vert de Bruxelles et son plan de secours est bouclé. Ce retour à meilleure fortune est une bonne nouvelle pour la City, donc pour l'économie britannique, très dépendante de son industrie financière. Mais la morgue « made in City » est également de retour. Comme les bonus, comme si l'un n'allait pas sans l'autre. Quand le gouvernement a annoncé qu'il souhaitait imposer une taxe exceptionnelle sur les rémunérations variables, Barclays a répliqué? en augmentant les salaires fixes. Et la direction de Royal Bank of Scotland bataille pied à pied pour maintenir son enveloppe de bonus. Une occasion pour Paul Myners, secrétaire d'État à la City, de piquer une grosse colère : « Ces gens ont l'impression que des bonus d'un demi-million, ou d'un million de livres sont un dû ! Ils doivent revenir dans le monde réel. »Pourtant, derrière le ton de plus en plus dur adopté par le gouvernement à l'égard des banques, sous la pression d'une opinion publique de plus en plus exaspérée, les autorités britanniques se sont bien gardées de prendre des décisions qui fâchent véritablement la profession ou qui remettent en cause le « business model » des activités à risque. Le principal rapport sur la gouvernance des banques, publié en novembre par David Walker, a accouché d'une souris. La mesure phare était, il est vrai, de contraindre les banques à dévoiler le nombre des salariés dont la rémunération dépasse le million de livres ! Pour le reste, il se contente de reprendre les principes édictés par le G20 et d'appuyer les réflexions du comité de Bâle. C'est sans doute Brendan Barber, le secrétaire général du Trades Union Congress, le principal rassemblement de syndicats britanniques, qui résume le mieux la situation aujourd'hui : « L'establishment financier a proposé le minimum qu'il pensait nécessaire pour éviter une réforme en profondeur. »C'était également la stratégie de Wall Street mais qui semble aujourd'hui se lézarder. Londres se prépare à affronter plusieurs grandes négociations internationales et cette fois-ci, pas forcément en position de force. La première, déjà bien avancée, concerne la directive européenne sur les fonds spéculatifs et à laquelle Londres s'oppose avec virulence. La seconde négociation, sans doute la plus lourde de conséquence, porte sur le niveau des fonds propres. Une décision est attendue d'ici la fin de l'année. Enfin, les propositions de Barack Obama de cantonner les activités pour comptes propres des banques et d'interdire des prises de participation dans les hedge funds ou les fonds de capital-investissement ne seront pas sans effet sur le secteur en Grande-Bretagne, un secteur largement dominé par les banques américaines. Aujourd'hui, tout le monde se pose la question : le vent d'Obama soufflera-t-il jusque dans la City ? Et chacun retient son souffle. Éric Albert, à Londres Demain : comment les Britanniques se sont mis à détester leurs banquiers.Si le centre financier britannique a perdu 15 % de ses effectifs depuis le début de la crise, le « business as usual » domine. Mais la régulation financière, notamment celle dictée par les États-Unis, pourrait modifier la donne.

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