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La crise à SciencesPo, un débat utile

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Publié le 25 novembre 2012 à 22:02 - Mis à jour le 25 novembre 2012 à 22:02

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La tribune « La crise de SciencesPo vue par une élève de SciencesPo » me laisse, en tant qu\'étudiant à l\'IEP de Paris, indépendant de tout syndicat, assez ahuri. Où sont donc passés l\'esprit critique, la capacité à prendre de la hauteur de vue que l\'établissement se targue de nous apprendre?Richard Descoings a réformé l\'institution, par l\'internationalisation, la diversification du recrutement et la refonte de la scolarité, il a su sortir SciencesPo de son carcan parisien pour l\'ouvrir à des élèves de tous horizons, de France, comme de l\'étranger. Je ne reprendrai pas l\'expression « abolition des frontières sociales » pour qualifier les fameuses conventions d\'éducation prioritaire - si elles ont contribué à diversifier le public, elles n\'ont pas encore résolu le problème des inégalités sociales, puisque 63% des étudiants sont issus de parents cadre ou de professions intellectuelles supérieures. Mais soit : son bilan, comme tous le soulignent, y compris le rapport de la Cour des comptes, est très bon. Nombre d\'étudiants le reconnaîtront également, et ce n\'est pas tant sur ce point que sur bien d\'autres que la tribune de Tara Heuzé est critiquable.La question des rémunérationsRichard Descoings n\'était pas un Dieu. Il a commis des erreurs dans la gestion financière et humaine de l\'établissement, dans la gestion de la polémique sur sa rémunération. On nous dit qu\'il faut savoir ce que l\'on veut, que « l\'éducation a un prix », prenant exemple sur les universités américaines. Mais si l\'on s\'en réfère aux classements universitaires mondiaux cités dans la tribune comme moyen de comparaison, on pratique alors la langue de bois : dans le classement QS des universités, SciencesPo se classe 201e, quand l\'ENS se classe 33e, et les universités de Heidelberg, de Munich, de Berlin se classent parmi les 60 meilleures universités. Ces dernières sont gratuites, ou coûtent à l\'étudiant des frais d\'inscriptions qui ne dépassent pas 500 euros. Leurs professeurs et directeurs sont rémunérés raisonnablement. L\'argument de « l\'excellence universitaire » à l\'aide de ces classements et de l\'exemple des universités américaines pour justifier les primes que touchaient Richard Descoings et les membres de la direction de SciencesPo est une pure manipulation intellectuelle. D\'autant que le débat sur les primes n\'avait à l\'époque pas tant porté sur leur valeur – si on veut s\'inscrire dans le culte de la performance, pourquoi pas ? - mais sur la façon dont elle était attribuée : en toute opacité.« Tout va très bien, Madame la Marquise »L\'auteure de la tribune admet que SciencesPo ait pu commettre des abus, qu\'Hervé Crès a pu en être partiellement responsable. Mais défendre Hervé Crès au motif qu\'il a profité « comme ses prédecesseurs » est risible. La stratégie déployée récemment par Hervé Crès pour tenter de rester crédible a consisté à répéter inlassablement que: « de telles accusations n\'ont nullement empêché Alain Lancelot et Richard Descoings d\'être à la tête de l\'institution ». En reprenant l\'argumentaire à son compte, l\'auteure de la tribune se fait l\'avocate d\'une logique qui conduirait à justifier les abus en disant qu\'il y en a toujours eu. C\'est un argument d\'une pauvreté affligeante. Cela consiste à dire « tout va très bien Madame la Marquise » et à donner raison à ceux qui parlent de SciencesPo comme d\'une bulle totalement hermétique aux règles et à la réalité du reste du pays.« Ingérence de l\'Etat »Ciel, l\'Etat s\'ingère dans les affaires de SciencesPo ? Mais de quel droit ? Comment la Cour des comptes ose-t-elle faire un rapport ? Comment l\'Etat ose-t-il toucher à la sacro-sainte indépendance de l\'institut ? Il serait peut-être bon de rappeler à l\'auteure de la tribune que l\'Etat finance pour plus de moitié le budget de l\'IEP. S\'il est bien évidemment nécessaire que SciencesPo ait une autonomie, il est donc inexact de parler d\'une totale indépendance. SciencesPo est dépendant de l\'Etat. Quelle institution ne donnerait pas ne serait-ce qu\'un droit de regard à celui qui la finance majoritairement ? SciencesPo n\'est pas en dehors des règles et des lois qui s\'appliquent partout ailleurs ! Tout comme il est normal que SciencesPo revendique son autonomie et la défende, il est aussi normal que l\'Etat réclame un droit de regard sur l\'utilisation des deniers publics. Et de quel droit l\'institut pourrait-il directement passer par l\'Elysée pour obtenir sa dotation ? Il ne s\'agit pas de couper des têtes pour le plaisir de les couper, mais simplement de normaliser les rapports entre SciencesPo et l\'Etat et de revenir dans le cadre légal.« Le pot commun »Quant à l\'expression « vouloir faire un pot commun de tous les IEP y compris celui de Paris, (...) c\'est moyenniser le niveau et refuser l\'exception », elle montre tout simplement un profond manque de maturité et de hauteur de vue de la part de l\'auteure de la tribune, visiblement empreinte d\'un parisianisme chronique. J\'ose espérer que la troisième année à l\'étranger qu\'elle n\'a pas encore effectué et qu\'elle effectuera grâce à l\'action de Richard Descoings lui permettra de s\'ouvrir un peu au reste du monde. Car les « IEP de province » ne sont pas des sous-IEP. Certes, ils ne bénéficient ni du même prestige, ni des mêmes dotations, ni de la même structure propre à SciencesPo Paris, ni des professeurs les plus connus, ni du même nombre d\'intervenants fameux. Mais ils effectuent des études très largement similaires, d\'un niveau comparable, et doivent parfois travailler bien plus dans des conditions bien moins avantageuses. Là encore, il s\'agit pour l\'auteure de défendre un statu quo bien agréable : il faut « préserver l\'exception ». Comprendre : préserver les inégalités profitables. Après tout, pourquoi remettre en cause le système quand il fait de nous son élite ?« Touche-pas à mon institut » Condamner, critiquer, débattre sur SciencesPo tel que cela est fait aujourd\'hui n\'est certes pas très souhaitable et nuira peut-être d\'une façon ou d\'une autre à l\'image de l\'établissement. Mais ne nous y trompons pas : cela sera temporaire et utile à long terme. Il s\'agit à ce stade de mettre à plat tous les dysfonctionnements plutôt que de laisser se prolonger des pratiques qui feraient alors un jour encore l\'objet de nouvelles accusations et de débats. Faire corps et âme, sans vraie autocritique, avec l\'établissement, c\'est donner raison à ceux qui pointent du doigt une élite fermée et prête à défendre ses propres intérêts. Débattre, publiquement et de façon intelligente et intelligible, en prenant de la hauteur de vue, c\'est déjà rendre à l\'école son dû en appliquant à elle-même ce qu\'elle est censée nous apprendre.

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