L'analyse d'Erik Izraelewicz. Inflation  : beau débat, faux débat

« Le FMI joue avec le feu. » Ça y est, la polémique est lancée. À la mi-février, l'économiste en chef du Fonds monétaire international, Olivier Blanchard, suggérait, dans une note personnelle publiée sur le site du FMI, que les banques centrales devraient se fixer, dans l'avenir, comme objectif d'inflation un niveau de 4 % l'an plutôt que le 2 % sur lequel elles se sont, presque toutes, arc-boutées depuis plusieurs années.Sacrilège. Laisser filer l'inflation ! On touche au dogme le plus sacré de la pensée dominante. Mercredi, Ben Bernanke, le patron de la Fed, s'en est étouffé au Congrès. « Un objectif de 4 %, pourquoi pas 5 %, 6 % ou 7 % ? », a-t-il ironisé lors de son audition au Congrès. Axel Weber, le patron de la Bundesbank et futur successeur de Jean-Claude Trichet à la tête de la BCE dénonçait quant à lui, jeudi, dans le « Financial Times Deutschland », les nouveaux pyromanes de Washington. De premier abord, ce débat sur l'inflation peut sembler inopportun. La préoccupation principale du moment est plutôt de s'assurer que le monde ne tombera pas dans... la déflation ! Ne vient-on pas d'apprendre qu'aux États-Unis, les prix à la consommation, hors énergie et alimentation, ont baissé en janvier ? une première depuis 1982. En réalité, les tensions inflationnistes commencent à se faire sentir - en Grande-Bretagne, en Chine mais aussi aux États-Unis où les prix à la production sont en forte hausse (4,6 % sur un an). Surtout, le débat n'est pas purement conjoncturel. Il porte plus sur l'après-crise que sur la sortie de crise, sur l'équilibre entre les différents instruments de la politique économique. L'article de Blanchard, cosigné avec deux autres experts, a d'ailleurs pour titre : « Repenser la politique macroéconomique ». Redonner de l'air aux banquiers centraux L'idée, séduisante, du néo-keynésien Blanchard et de ses acolytes est en fait assez simple : il s'agirait, en acceptant en période de croisière de l'économie une inflation plus forte, d'augmenter les marges de manoeuvre des banques centrales, de limiter dans le même temps un recours trop violent aux politiques budgétaires en cas de choc sur l'économie. La proposition trouve son origine dans l'analyse de la crise actuelle. Face à la crise des subprimes, les banques centrales ont réduit leurs taux - mais elles n'ont pu les réduire de beaucoup, elles étaient déjà proches des taux zéros. Le relais a été pris par les budgets - les États se sont endettés, lourdement, trop lourdement aux yeux des économistes du Fonds monétaire. On n'a finalement rien réglé - le monde est menacé désormais d'un krach obligataire. Le dentifrice...Alors, faudra-t-il, une fois la crise passée, accepter un peu plus d'inflation dans nos économies, des « targets » (des objectifs) un peu plus élevés ? Les banquiers centraux classiques s'y opposent violemment. Ils ont trois arguments forts que les experts du FMI vont devoir démonter, trois arguments que l'on peut résumer en trois mots : le dentifrice, la drogue et le rideau de fumée. Le dentifrice d'abord. C'est la fameuse théorie de Jean-Claude Trichet. Depuis des années, le patron de la BCE explique que « l'inflation, c'est comme le dentifrice, une fois qu'elle est sortie de son tube, impossible de la faire rentrer dedans ». Une fois que les prix s'emballent, difficile de les ramener à la raison. Par les mécanismes d'anticipation et d'indexation, la hausse des prix s'auto-alimente. On dira que Paul Volcker, à la fin des années 1970, avait réussi à mater l'hydre inflationniste ? il avait réussi à faire rentrer le dentifrice dans son tube. Le prix de son combat, avec la récession du début des années 1980, avait été élevé.... la drogue et le rideau de fuméeLe deuxième argument, c'est la drogue. La faiblesse de l'inflation des trente dernières années n'est pas que le fruit des politiques monétaires menées dans la foulée de Volcker. Elle a aussi été favorisée par une mondialisation dans laquelle les facteurs déflationnistes jouaient un rôle dominant. Les bas salaires dans les pays émergents, des coûts de transport faibles, une exacerbation de la concurrence : tout cela a maintenu la pression sur les prix à la consommation chez nous, à freiné toute velléité d'emballement. Sur ce plan, la mondialisation change de forme : avec la hausse des salaires et des coûts en Chine, lente mais inéluctable, avec la flambée des prix des matières premières, de l'énergie et du transport qui va se poursuivre, avec enfin la réévaluation inévitable, à terme, du yuan et des autres monnaies des pays émergents, les pressions inflationnistes vont prendre le dessus.Troisième argument enfin : l'inflation est un rideau de fumée. C'est un répartiteur de richesses opaque, injuste et inefficace. Opaque : tout le monde croit y gagner - il y a du « grain à moudre » - alors qu'il y a évidemment des gagnants et des perdants. Injuste car les gagnants sont bien souvent toujours les mêmes. Inefficace enfin car il favorise la dette, alors même que le monde souffre déjà d'un excès de dette.Le FMI a lancé, on le voit, un beau débat théorique. Les arguments des banquiers centraux ont du poids. On peut pourtant se demander si, dès le départ, ce débat n'est pas biaisé. Le Fonds plaide en faveur de l'inflation : il en connaît sûrement les dangers. Il sait surtout que c'est la seule solution à laquelle le monde pourra recourir pour effacer la mégadette publique générée par la crise. L'autre moyen, plus radical, n'est pas souhaitable : c'est la guerre. Alors préférant, à juste titre, l'inflation à la guerre, et faute de pouvoir l'empêcher, le FMI feint aujourd'hui d'en être le promoteur ! De manière à sans doute mieux la maîtriser.

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