1848, le prix immense de la sauvegarde du crédit de l'Etat

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STRONG>SÉRIE : MILLE ANS DE FRANCE, MILLE ANS DE DETTERien n'est plus incertain que la confiance. Longue à acquérir, elle peut disparaître tout à coup. En ce mois de février 1848, la France en fait l'amère expérience. Le 22 au matin, pourtant, la dette française demeure une des valeurs les plus sûres et les plus recherchées d'Europe. À la Bourse, on paye sans rechigner près de 117 francs une rente 5 % d'une valeur nominale de 100 francs. Nul ne peut alors imaginer que l'Etat ne puisse honorer le paiement semestriel des intérêts des rentes, devenues le placement idéal d'une haute bourgeoisie qui s'identifie au régime de Louis-Philippe en place depuis 1830. Jamais ce dernier n'a d'ailleurs semblé aussi solide. Le gouvernement Guizot dispose d'une large majorité à la Chambre, la paix règne en Europe et les émeutes républicaines ont disparu depuis près de dix ans. Mais cette confiance dans la bonne santé de l'Etat est en réalité le fondement même de sa solidité financière.Avec l'arrivée sur le trône des Orléans en 1830, l'Etat abandonne la stricte gestion budgétaire qui prévalait sous la Restauration et dépense beaucoup. L'orléanisme est un libéralisme arrosé de fonds publics. La loi sur les chemins de fer du 11 juin 1842 en est la preuve la plus éclatante : l'Etat concède au privé l'exploitation des lignes, mais prend en charge le réseau et les infrastructures. On construit alors beaucoup : des canaux, des routes, des fortifications, comme celles de Paris, bâties en 1840. On dépense aussi beaucoup pour la difficile conquête de l'Algérie. Le déficit budgétaire est donc chronique. De 1830 à 1847, son cumul atteint 2,5 milliards de francs et la France s'endette. On émet 800 millions de francs de rentes perpétuelles, mais pour des raisons de coût, on préfère recourir à la dette « flottante » : bons du Trésor ou avances des caisses d'épargne. L'Etat finance donc ses grands travaux par des effets à court terme. Il vit sur sa bonne mine. Le système ne repose que sur la confiance. Avec la crise financière de 1846, Guizot, comprend le danger de la situation et lance un emprunt de 350 millions de francs en rentes 3 % pour consolider la dette flottante. Rothschild emporte l'adjudication le 22 décembre 1847, mais il est trop tard. Le régime n'a alors plus que trois mois à vivre.Car le 22 février 1848, un banquet interdit en faveur de la réforme électorale tourne à l'émeute. Cette fois, le bras armé du régime, la garde nationale bourgeoise, laisse faire. Les classes moyennes en ont assez de ne pas pouvoir participer au pouvoir. La monarchie de Juillet s'effondre alors en un clin d'oeil. Le 24 février, le roi s'enfuit et la république est proclamée à l'Hôtel de Ville. La république ! Aux oreilles des rentiers, le mot rime avec banqueroute et assignats. D'autant que la forme que prend cette république ne les rassure guère. Les socialistes sont très influents et deux d'entre eux, Louis Blanc et Albert, siègent au gouvernement provisoire. On parle sans cesse de droit au travail, de dépenses sociales, d'association de travailleurs. Pas question de prêter à un tel État partageux et dispendieux ! La peur est généralisée, l'argent disparaît, notamment des caisses d'épargne. A la réouverture de la Bourse le 7 mars, on vend massivement ses rentes pour acquérir du numéraire et le cacher dans les lessiveuses. Le 5 % tombe à 89 francs, puis, en l'espace d'un mois, à 50 francs. La faillite de l'Etat, trop dépendant de son financement à court terme, semble alors inévitable. L'ensemble des réserves d'or de la Banque de France ne peut couvrir les besoins et Rothschild a cessé le versement de l'emprunt du 22 décembre en raison de l'écart entre son prix d'achat et le cours de Bourse. Parallèlement, les concessions faites au peuple inquiètent : on veut supprimer des impôts indirects (octrois et droit du sel) et on crée le 6 mars de coûteux « ateliers nationaux » pour occuper les chômeurs. Rétablir la confiance est alors une gageure. Le premier ministre des Finances de la jeune république, le banquier Goudchaux, démissionne au bout de quelques jours. Son successeur Garnier-Pagès veut frapper un grand coup en annonçant le 4 mars le versement anticipé de l'intérêt semestriel des rentes. Mais en voulant affirmer que les caisses sont pleines, il provoque la panique, car chacun sait qu'elles sont vides et le geste est interprété comme une preuve de détresse. D'ailleurs, le 9, le journal officiel, « Le Moniteur », demande aux contribuables de payer en avance leurs contributions de l'année. Le 11, on lance un « emprunt national » de 100 millions de francs. On ne recueillera que 440.000 francs. « Le gouvernement, résolu à éviter la banqueroute à tout prix, n'avait alors à choisir qu'entre la création d'un papier-monnaie ou un impôt de crise », résume Lamartine, l'homme fort du gouvernement provisoire. Refusant de recréer des assignats qui auraient inévitablement mené à la faillite, le gouvernement provisoire choisit l'impôt, solution déjà utilisée en 1816 et 1831. Le 16 avril, on décide d'une augmentation pour l'année 1848 de 45 centimes par franc sur les quatre contributions directes. Cette mesure ne rassure qu'à moitié. L'argent mettra du temps à rentrer dans les caisses. Pour se donner de l'air, la république n'échappera donc pas au papier-monnaie. Mais la mesure est encadrée par la Banque de France pour éviter les dérives. Le cours forcé des billets de la Banque est décidé, ainsi que la création de coupures de 100 et 200 francs, ce qui limite la création de masse monétaire en donnant un bol d'air à l'Etat et à l'économie. Mais la menace socialiste et avec elle la défiance persiste. La majorité conservatrice de l'Assemblée constituante élue le 23 avril doit agir. Elle le fera violemment. En décidant de supprimer le 22 juin les ateliers nationaux, elle provoque un soulèvement des ouvriers parisiens qui est réprimé dans le sang de 15.000 morts par le général Cavaignac. Plus que les 45 centimes et les mesures monétaires, c'est cette brutalité qui rétablit la confiance des rentiers en repoussant le spectre du socialisme. Le 5 % remonte de 68 francs le 21 juin à 80 francs le 7 juillet. « Le mot de confiance a reparu : le commerce se ranime ; les fonds publics remontent avec rapidité. On se sent vivre enfin ! », se réjouit la revue catholique « Le Correspondant ». Goudchaux revient aux Finances et négocie sans peine la conversion des créances à court terme en rentes perpétuelles. Avec l'impôt des 45 centimes, le budget se rétablit. L'orage est passé. La République a brisé la malédiction de 1797 et a confirmé le refus français d'en passer par la banqueroute, la situation fût-elle désespérée. Mais le prix politique à payer est lourd : les ouvriers détestent cette république conservatrice et l'impôt des 45 centimes sera longtemps maudit dans les campagnes où sa levée donne parfois lieu à des troubles. Le 10 décembre 1848, ouvriers et paysans votent de conserve pour Louis-Napoléon Bonaparte. Trois ans plus tard, ils seront peu nombreux à défendre la république lors du putsch de ce dernier. Encore une fois, en sauvant son crédit, la république s'est perdue. Romaric Godin

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