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Thiers restaure la confiance au prix fort

La Tribune

Publié le 27 juillet 2010 à 19:26 - Mis à jour le 27 juillet 2010 à 19:26

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Le 19 février 1871, le « chef du pouvoir exécutif », Adolphe Thiers, quitte la gare de Bordeaux pour rejoindre le château de Versailles, siège de l'état-major de la toute nouvelle armée impériale allemande. Il traverse un pays ruiné, affamé, occupé. La guerre déclarée le coeur léger le 18 juillet 1870 par l'empereur Napoléon III s'est muée en abîme. La défaite de Sedan, le 2 septembre, a eu raison du régime, remplacé dès le 4 par une bien fragile république. Les Allemands, eux, ont poursuivi leur avance à travers le nord du pays, assiégeant Paris où l'on a mangé ce qu'on a pu?: chats, rats, animaux sauvages du Jardin des Plantes. À Versailles, le chancelier Bismarck présente la facture?: la perte de l'Alsace et de la Moselle et le paiement d'une indemnité en or de 6 milliards de francs. Abasourdie, la délégation française tente de négocier. Elle obtient Belfort et l'abaissement de l'indemnité de guerre à 4,75 milliards de francs. C'est encore l'équivalent d'une année de production nationale et six fois l'indemnité de guerre de 1815. Et les comptes de la nation ne sont guère vaillants. Le Second Empire a creusé la dette et les sept mois de guerre pèsent lourd dans un budget déficitaire de 1,5 milliard de francs. Bismarck n'a pas demandé sans dessein ce qui apparaît comme impossible. Son ambition est d'en finir avec la menace française qui, dans son esprit, perturbe l'Europe depuis un siècle, et d'affaiblir la France avant un nouveau conflit. En juillet 1871, il exprimera, à Berlin, au chargé d'affaires français sa certitude que la France ne pourra pas payer. « Vous nous paierez deux milliards, mais quand on sera en 1874 et qu'il faudra payer les trois autres, vous nous ferez la guerre », prévient-il, prévoyant dans ce cas une nouvelle déroute française.Thiers a une autre vision. Pour lui, payer cette indemnité pourrait être le premier acte du redressement du pays. À 72 ans, le « petit homme » est fidèle à sa pensée, pétrie dans le fournil de la bourgeoisie libérale du début du siècle. Élève dans les années 1820 de deux des plus grands financiers de son temps, le banquier Laffitte et le baron Louis, un des auteurs du sauvetage financier du pays au début de la Restauration, il défend l'idée de l'État « honnête homme », inspirant la confiance. En 1865, il déclarera que « la force militaire et les finances sont les deux éléments de la grandeur d'un pays », en précisant que si l'on peut parfois « par de l'activité suppléer à l'organisation militaire, il n'y a pas moyen de suppléer aux finances lorsque, par un coupable laisser-aller, on en est arrivé à les compromettre gravement ». Autrement dit, le crédit de l'État fait tout et peut tout.Comme son maître le baron Louis en 1815, Thiers voit dans l'emprunt la solution du problème posé par Bismarck. Mais pour que les créanciers acceptent de prêter à la France, il faut que l'État rétablisse sa crédibilité. Or, au printemps 1871, la guerre civile menace. Les Parisiens n'ont pas accepté la capitulation après avoir tant souffert lors du siège. La capitale, républicaine et socialiste, méprise aussi « l'Assemblée de ruraux » élue le 8 février, très largement monarchiste. Pour assurer la confiance dans son gouvernement, Thiers décide de désarmer la garde nationale parisienne en lui ôtant ses canons. Le 18 mars, l'opération échoue et débouche sur le soulèvement de Paris et la proclamation de la Commune. Installé à Versailles, « Foutriquet », comme les communards appellent Thiers, sera impitoyable. Se souvenant de juin 1848, il sait que l'écrasement de l'insurrection peut marquer le redressement de la confiance. Du 21 au 28 mai, les troupes régulières envahissent Paris. On comptera 35.000 morts, des centaines de milliers de condamnations. La Commune, elle, n'a pas touché à l'or de la Banque de France. Thiers peut être satisfait?: il a « rétabli l'ordre », récupéré les réserves de la banque et signé la paix avec l'Allemagne à Francfort le 10 mai 1871. Qui pourrait alors refuser de prêter à la France?? Sans perdre de temps, il présente le 21 juin une loi instaurant l'émission d'une rente perpétuelle à 5 % de 2,3 milliards de francs. L'Assemblée vote la loi à l'unanimité. Les conditions sont généreuses et l'engouement exceptionnel. La France, enrichie pendant les années du Second Empire, sort son or et montre sa confiance. La demande atteint 4,9 milliards de francs, dont un milliard vient de l'étranger.Thiers avance cependant prudemment et se garde de rembourser rapidement l'Allemagne. Fidèle à ses principes, il veut que l'État se donne les moyens de rembourser ses dettes. Il prépare donc un programme d'alourdissement fiscal, notamment des impôts indirects?: tabac, café, papier, allumettes, alcool, billards, chemins de fer sont frappés. Le débat fiscal est houleux à l'Assemblée. D'autant que les députés soupçonnent Thiers - avec raison - de pencher pour la république. Le 20 janvier 1872, le refus de l'Assemblée de voter la hausse des droits de douane provoque une démission brève de Thiers et la panique dans les milieux financiers. Le « petit homme » a prouvé qu'il était encore l'homme indispensable au crédit de l'État. Il peut faire voter son projet et refuser la proposition de l'impôt sur le revenu qui scandalise le vieux défenseur de la propriété qu'il est. Il se contente de faire voter une taxe sur les valeurs mobilières (hors rentes). Armé d'un budget désormais assaini et de son autorité, il peut alors lancer le plus gros emprunt du siècle le 15 juillet 1872?: on vise 3,5 milliards de francs, la demande est de 44 milliards de francs?! La confiance en la France n'a jamais été aussi éclatante. L'Allemagne est payée par anticipation, le territoire libéré de l'occupation le 16 septembre 1873. Quatre mois auparavant, Thiers avait été renversé par les monarchistes. Mais il avait cependant réussi son pari?: retourner le piège de Bismarck. La France a désormais les moyens de son redressement. Avec ces deux emprunts immenses, la dette française est fortement alourdie, mais la république a prouvé, une nouvelle fois, sa capacité à briser la malédiction de la banqueroute de 1797. Désormais, la rente n'est plus le titre d'épargne de la seule bourgeoisie parisienne, c'est aussi un titre populaire?: 900.000 personnes ont souscrit au second emprunt. Le vieux rêve de Cambon d'attacher les créanciers à la république semble réalité. Reste que la surprise du paiement anticipé de l'indemnité de guerre par la France entraîne une vague spéculative démesurée en Allemagne et en Autriche-Hongrie où l'on anticipe une forte croissance. Mais l'Allemagne utilise l'or français pour démonétiser l'argent?: l'impact sur la liquidité est donc limité. Le 5 mai 1873, la Bourse de Vienne s'effondre lorsque l'on se rend compte que les anticipations ont été exagérées. La banque américaine Cooke échoue à lever des fonds en Europe pour les chemins de fer américains. Le krach atteint New York en septembre. C'est le début d'une grande dépression qui durera plus de vingt ans et renforcera un peu partout le protectionnisme. La vertu financière française avait conduit le monde dans la crise. Romaric God

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