Transsibérien des écrivains  : : En quête de l'Amour

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« À l'occasion de la remise du prix Paul Morand de l'Académie française, Olivier Rolin vous invite à prendre un verre au wagon-restaurant du Transsibérien Blaise Cendrars, le 11 juin, à 20 h 30. Tenue de train, faites passer dans le compartiment voisin ! » L'invitation, écrite à la main, nous parvient sur une feuille de cahier d'écolier, à petits carreaux. L'auteur de « Bakou » l'a appris le matin même par SMS : l'Académie française lui a décerné le prix le plus richement doté en France (45.000 euros). « C'est, à ma connaissance, le premier cocktail littéraire français organisé dans un train, et, qui plus est, dans le Transsibérien. Et puisque nous avons la chance d'avoir un académicien sous la main... » Olivier Rolin passe la parole à Dominique Fernandez. Ce dernier le savait bien sûr de longue date, mais il n'en avait rien dit. On trinque à la félicité du nouveau primé, l'ambiance jusqu'à l'arrivée à Vladivostok ne va pas baisser d'un cran, entre joie de vivre, fatigue et urgence de profiter encore et encore du Transsibérien. On rit, on chante... Les esprits mesquins souvent se gaussent : « Mettez des écrivains entre eux, vous verrez, ils ne parlent que droits d'auteur et d'éditeurs... » C'est bien mal les connaître. Ici, à bord du Transsibérien, les quinze romanciers sont des amoureux des mots, des perfectionnistes de la grammaire, des orfèvres de la phrase. « Je déteste la ponctuation expressive, les points d'exclamation, et les points de suspension m'agacent », glisse Jean Echenoz à Wilfried N'Sondé, tout en félicitant l'auteur du « Coeur des enfants léopards ». Dominique Fernandez raconte les séances du dictionnaire à l'Académie française : « Par exemple, connaissez-vous la différence entre ?puisque? et ?parce que? ? » Mais, plus encore, les écrivains sont des chasseurs d'histoires. Danièle Sallenave est une mine d'érudition et de plaisir de conter. « Tout fait miel pour elle », dira, émerveillée, Maylis de Kerangal, sa condisciple de compartiment. Telle Shéhérazade, le Transsibérien file dans la nuit.À l'aube, vers 6 heures, la nature extrême-orientale se révèle. À peine sorti du sommeil, on colle ses yeux à la vitre pour contempler l'horizon, rose, violine, bleuté. Le soleil n'écrase pas encore les collines ou les pâtures qui vallonnent à perte de vue. Où sommes-nous ? Parfois, les arbres perdus en plein vallon évoquent la savane, on ne sait plus... Les nuages se reflètent dans les eaux sinueuses des rivières. Approchons-nous de l'Amour ? Nous sommes impatients de croiser le plus grand fleuve de Sibérie. Les Chinois le nomment le Dragon noir (les Bouriates, moins prosaïques, le Boueux). Formé des eaux de la Chilka et de l'Argoun, il s'étend sur 4.416 km. Quand, enfin, il apparaît, à l'approche de Khabarovsk, l'Amour surgit, généreux ; tel Shiva, il a de nombreux bras. Sur ses rives, des touristes en tenue de plage semblent tout droit sortis de photographies de Martin Parr. Mais, ça y est, enfin, nous y voilà. L'Amour est en cage. On le franchit sur un pont ferroviaire massif, long de près de 2 kilomètres. Est-ce beau ? Dans l'absolu, non. Mais, de l'arrière du Transsibérien, scotché à la petite fenêtre d'où l'on voit s'enfuir la voie vers l'infini, il étreint le coeur comme par magie. ? Demain : Vladivostok, terminus.Ci-contre, photo de Ferrante Ferranti : Un cimetière au coeur de l'Extrême-Orient, vu depuis le Transsibérien Blaise Cendrars.

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