La BCE ou l'art de piloter une Europe éclatée

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On a longtemps accusé la Banque centrale européenne de « suivisme », estimant qu'elle prenait des décisions copiées sur celles de la Réserve fédérale américaine, avec un temps de latence. Or, aucune grande banque centrale n'aura été plus réactive, plus prompte à réagir précocément que la BCE lorsque se déclenche le maelström économique et financier dans lequel le monde va plonger après l'éclatement de la crise des subprimes à la fin du printemps 2007 venue des États-Unis. Car c'est bien elle qui, dès le 9 août de cette année-là, ouvre grand les vannes du crédit, procédant à des injections de liquidités illimitées pour permettre aux banques de faire face à une maladie jusqu'alors inconnue : la prolifération d'actifs toxiques qui menace de les asphyxier et a déjà commencé à les paralyser. Une première dans l'histoire monétaire.Sa dernière mise à l'épreuve aura sans doute été la plus rude. D'abord parce qu'elle n'est pas terminée et surtout car c'est la zone euro elle-même qui en est le coeur de cible. Jean-Claude Trichet et ses pairs du conseil des gouverneurs de la BCE avaient à peine amorcé leur stratégie de sortie de crise qu'ils allaient devoir faire face à un danger atomique que l'on a appelé crise de la dette souveraine. Fin 2009, le monde découvre avec stupeur que la Grèce a falsifié ses comptes publics pour entrer dans l'euro en janvier 1981 et que ses finances publiques sont rongées par un cancer à ce point métastasé que les milieux financiers agitent le spectre de la faillite de l'État hellénique. Les marchés obligataires s'emballent, les écarts de rendements à long terme entre pays du Sud réputés laxistes et ceux du Nord de la zone euro à qui l'on prête la vertu se creusent à des niveaux historiques. L'Europe entre dans l'ère du soupçon et de l'opprobre, qui contamine les présupposés mauvais élèves. Irlande, Portugal et Espagne sont à leur tour pris dans la tourmente. Le monde politique juge et condamne et la Commission de Bruxelles est frappée d'immobilisme. Jean-Claude Trichet, si souvent accusé de dogmatisme, voire d'autisme, au point qu'il avait été qualifié d'ayatollah du franc fort lors de la marche ultime vers la création de l'euro, va, seul contre tous, prendre le taureau par les cornes. Sans états d'âme, il enfonce plusieurs coups de canif dans les dogmes apparemment intangibles qui dictaient la conduite de la BCE. Ses détracteurs diront qu'il a avalé son chapeau, ses thuriféraires qu'il a fait preuve d'un exceptionnel pragmatisme. En vérité, Jean-Claude Trichet est certes un grand commis de l'État, mais sa formation première est celle d'un ingénieur, passé par l'École des mines, qui explique sa réactivité. Sous son impulsion, alors qu'en mai la crise entre dans une phase aiguë et que l'explosion pure et simple de la zone euro menace, la BCE commence par élargir la règle de ses « collatéraux », en levant toute exigence de notation sur les titres de la dette grecque éligibles à ses opérations de refinancement. Quelques jours plus tard, elle réintroduit les opérations de refinancement à long terme qu'elle avait commencé à normaliser et ses lignes de swap (d'échange de devises) avec la Fed.Enfin, à l'issue de son conseil du 10 mai, la BCE annonce la mesure la plus iconoclaste de son histoire, alors que la zone euro n'est plus qu'un bateau ivre. Elle se résout à rejoindre le camp des pratiquants de l'assouplissement monétaire quantitatif, un cheval de bataille que ses homologues anglo-saxons n'avaient pas hésité à enfourcher, mais que le traité européen lui interdit. Elle n'est en effet pas autorisée à acheter des emprunts d'État sur le marché primaire, celui des émissions. Qu'importe, elle en obtiendra sur le marché secondaire, celui de la revente des titres. À ce jour, la banque centrale de Francfort a acquis 61,5 milliards d'euros et alors que son programme semblait doucement s'assécher en août, elle a renforcé ses achats dès que les doutes sur la solidité du système bancaire irlandais ont remis le ver dans le fruit. Dernier acte en date : lors de son conseil du début septembre, la BCE, tout en maintenant son taux directeur, abaissé à sept reprises entre octobre 2008 et mai 2009, à son plancher historique de 1 %, a annoncé qu'elle reconduisait les mesures d'urgence encore en place pour conjurer la crise et ce, au moins jusqu'à la fin de l'année et « aussi longtemps qu'il le faudra » si la situation économique le nécessite. Elle continuera ainsi à servir, à taux fixe, la totalité des demandes des banques opérant dans la zone euro lors de ses opérations de refinancement hebdomadaires et mensuelles. Car aussi bien au lendemain de l'éclatement de la crise des subprimes que de la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008, qui ont provoqué le tsunami financier que l'on sait, Trichet avait une bonne raison de concentrer son dispositif de crise sur les banques. Cette stratégie répond à une spécificité de la zone euro : ce sont les banques qui assurent la principale source de financement des entreprises - à plus de 70 % - alors qu'aux États-Unis c'est le marché qui assure 80 % de leurs financements externes.Et maintenant ? Il ne reste que treize mois au pilote pour continuer à redresser la barre, car le mandat de Jean-Claude Trichet expire le 30 octobre 2011, et il aura à coeur de laisser une politique monétaire aussi assainie et « normalisée » que possible à son successeur. La tâche du sauveur de l'euro sera d'autant plus semée d'embûches que jamais l'économie des Seize n'a été aussi hétérogène, écartelée entre une Allemagne qui caracole et des pays du Sud qui traînent les pieds. Le problème le plus épineux sera sans doute de désintoxiquer les banques devenues « addictives » à la monnaie banque centrale. Mais nombre d'économistes soulignent qu'il ne faut pas confondre politique non conventionnelle et politique monétaire. Il est donc possible que d'ici au second semestre 2011, date à laquelle un consensus sur un premier relèvement des taux se dessine, la BCE resserre le loyer de l'argent avant d'avoir totalement sevré les institutions financières les plus fragiles de ses apports de liquidités. Une chose est sûre : l'orthodoxe qui sommeille en Jean-Claude Trichet dégainera son arme monétaire dès la première alerte sur le front de l'inflation.Isabelle Croizard La semaine prochaine : la Banque du Japon

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