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« Quand la cupidité est érigée en principe, on entre dans le désordre »

La Tribune

Publié le 30 mai 2010 à 21:21 - Mis à jour le 30 mai 2010 à 21:21

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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L'euro et l'Europe vivent une crise sans précédent. Quel est votre diag­nostic ?Les différents pays d'Europe ont longtemps estimé que la dette publique était un élément actif et permanent de politique économique. Je ne partage pas ce point de vue. Pour de mauvaises raisons, la dette s'est accrue jusqu'à des niveaux proches de 50 % à 60 % du PIB. Ce niveau était à peine soutenable. Il ne l'est plus. Les marchés viennent de le réaliser brutalement, à partir de la découverte accidentelle de la fraude grecque sur son niveau d'endettement.Faut-il leur reprocher cette réaction très violente ?Il faut arrêter de se trouver des alibis. Qui sont les marchés ? C'est vous, moi, l'ensemble des citoyens et des institutions qui ont accepté directement ou indirectement de prêter de l'argent aux États. Les marchés, ce sont les prêteurs. Quand on en a besoin, on les flatte. Et quand ils ne prêtent plus, ils sont accusés de tous les maux.Quel discours faut-il leur tenir, alors ?Il n'y a qu'une seule solution, urgente. C'est l'affirmation solennelle et conjointe, par l'ensemble des pays de la zone euro, qu'ils vont réduire leur dette de façon prédéfinie et affichée. Il ne suffit pas que chacun prenne des décisions dans son coin ; l'heure est à la responsabilité collective. Les dirigeants de la zone euro y sont obligés s'ils ne veulent pas apparaître comme les responsables d'une faillite historique. À défaut, les marchés continueront leur pression, voire l'accroîtront.Cela serait suffisant ?Il faut aussi traiter les problèmes structurels. Il est stupide d'avoir une monnaie commune sans avoir, en même temps, une solidarité absolue entre les différents émetteurs de cette monnaie, c'est-à-dire les États. En contrepartie, il faut exiger une discipline commune à hauteur de cette solidarité. Et une instance d'approbation ou de censure des budgets nationaux garante de son respect. Refuser cette forme d'intégration de l'Europe, c'est aller vers sa désintégration. Les marchés vont imposer aux pouvoirs politiques européens de choisir entre ces deux voies. En attendant, l'euro est en sursis.Est-il en danger de mort ?Je ne suis pas trop pessimiste. Aucun pays d'Europe n'a intérêt à voir disparaître l'euro. À commencer par l'Allemagne, qui réalise plus de la moitié de ses exportations en Europe. La monnaie unique a été créée pour constituer un espace économique dans lequel on puisse voir se développer les mêmes économies d'échelle qui existent aux États-Unis, ou existeront en Chine. Pour disposer d'une industrie puissante, il faut un espace unifié. Si l'euro disparaissait, les fluctuations des monnaies nationales auraient un effet destructeur sur l'appareil productif européen. Par ailleurs, sur le plan politique, une Europe divisée n'aurait plus aucun poids à l'échelle mondiale.A-t-on tiré toutes les leçons de la crise en matière de régulation ?Barack Obama, probablement sous l'influence de Paul Volcker, engage une vraie réforme des structures bancaires aux États-Unis. Le gouverneur de la Banque d'Angleterre, Mervyn King, parle lui-même d'un retour au Glass-Steagall Act, c'est-à-dire à une séparation du financement de l'économie réelle et des activités purement financières. Et la coalition au pouvoir se dit prête à étudier la question. Mais en France, le débat a été clos avant même d'avoir été ouvert. Banques universelles, un système financier qui n'a pas été touché par la crise... Tout cela, c'est de la propagande. Le système bancaire de l'Hexagone a lui aussi été secoué.Quelle est votre philosophie pour la banque de demain ?L'homme a le désir spontané d'enrichissement. Rien d'illégitime à cela. Mais il arrive que ce désir se transforme en cupidité. Tant que celle-ci reste individuelle, elle n'a à peu près aucune importance. Mais quand la cupidité devient le principe actif d'une institution, d'un système institutionnel, ou même une valeur socialement reconnue, on entre dans le désordre. Qui plus est, en l'absence de croissance l'enrichissement se fait nécessairement au détriment d'autrui. Faut-il interdire les activités pour compte propre ? Je n'ai pas la réponse. Mais on ne peut réguler le secteur financier sans se poser la question de l'utilité sociale des activités financières. Et j'ai tendance à penser que les activités les plus rentables de la sphère financière sont celles qui offrent la plus faible utilité sociale. Aux États-Unis, le secteur financier représente quelques points de pourcentage du PIB, moins de 10 %, mais ses résultats représentent 40 % de l'ensemble des entreprises.Vous êtes pour un retour à une banque de financement de l'économie réelle ?Une banque de crédit crée de la monnaie, qui est un bien public. Si l'on veut protéger la monnaie, il faut veiller à ce que la banque fasse du crédit sans risque. Le financement du fonds de roulement de l'économie doit être accordé de manière prudente. Les banquiers n'acceptent pas de leurs clients un effet levier supérieur à 3 ou 4, toutes dettes confondues, mais s'accordent, eux-mêmes, des leviers supérieurs à 20. Il n'est pas difficile de faire des profits dans ces conditions, tant que le risque ne se matérialise pas.Le vrai problème, dans la faillite de Lehman Brothers, c'est que cette banque se refinançait via le système bancaire classique. Si l'on sépare le financement de l'économie des autres activités financières, il faut aussi interdire aux banquiers de crédit de prêter aux banques d'investissement. Les premiers auront seuls accès au marché interbancaire ; les seconds iront se financer sur les marchés.Y a-t-il des produits risqués, sans utilité sociale, qu'il convient d'interdire ? Quid de la titrisation ?Tant qu'elle est financée par une épargne déjà constituée, la titrisation ne me choque pas. Mais je trouve anormal que des banquiers de crédit aient acheté pour leur propre compte ces produits. Quelle est l'utilité sociale pour un banquier français ou allemand d'acheter un CDO américain ? Ce débat doit avoir lieu. Pourquoi le Parlement français n'a-t-il pas mis en place le même type de commission qui existe au Congrès américain ou au Parlement britannique ? Les activités de marché des banques n'ont jamais été convenablement régulées. Si l'on en reste là, ça recommencera. Tout système financier non régulé fait faillite.

La Tribune

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