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Enquête : Vents contraires pour la Route du Rhum

Ivan Best

Publié le 29 octobre 2010 à 16:04

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Nombre record d'engagés, public nombreux : apparemment, la Route du Rhum, dont le départ sera donné ce dimanche, n'a jamais autant rencontré le succès. En réalité, les marins sont plongés dans le doute, face à des sponsors réticents.

Toujours plus de concurrents, le retour des trimarans géants et la foule qui se presse autour des remparts de Saint-Malo. Apparemment, pour sa 9e édition, le ciel de la Route du Rhum, qui verra s'élancer 87 voiliers ce dimanche, destination Pointe-à-Pitre, est parfaitement dégagé. Ne compte-t-on pas 12 bateaux de plus que lors de la dernière édition, en 2006, preuve que la course transocéanique à la voile, en solitaire, séduit toujours autant, marins et sponsors ?

Et on s'attend à une "exposition médiatique" record de l'événement, en tout cas encore plus élevée qu'à l'habitude, estime Bruno Lalande, directeur de KantarSport, chez Kantar Media, qui mesure l'audience et les retombées de ces manifestations sportives. Mais, derrière le sourire iodé qu'afficheront organisateurs et skippers ce week-end, le monde de la voile est en pleine incertitude. Les sponsors doutent et se font de plus en plus rares. Certes, plusieurs, parmi les plus importants - Groupama, Foncia, Sodebo, Safran... - répondent toujours présent. Mais Orange ou Géant ont abandonné la partie. Et surtout, aucun nouvel arrivant ne se profile à l'horizon. Du coup, pour les marins, l'écart se creuse entre quelques stars chaperonnées par les grands sponsors habituels et les autres. Les grosses PME, notamment de l'Ouest, qui traditionnellement finançaient une bonne partie de la flotte, se sont retirées de la course. Exit Brossard, les Laiteries de Saint-Malo, Delta Dore, La Trinitaine ou Roxy. Quant à La Banque Postale, sponsor principal de la Route du Rhum, elle pourrait également tirer sa révérence après cette édition. Trop peu de retombées.

Des navigateurs sans sponsors

Résultat, de nombreux marins n'ont pas trouvé d'embarquement, comme la navigatrice franco- britannique Samantha Davies, qui s'était pourtant illustrée en 2008 dans le Vendée Globe, course en solitaire autour du monde. Malgré un profil rêvé pour les médias, la jeune femme n'a pas trouvé de sponsor. "Je rêvais de construire un nouveau bateau, mais en ce moment, ce n'est pas facile de réunir le budget", a-t-elle reconnu. Même sort pour Jean-Baptiste Dejeanty, autre jeune participant au dernier Vendée Globe. Et pour des skippers plus expérimentés tels Yann Eliès et Jérémie Beyou.

L'inflation du nombre de bateaux engagés ne doit donc pas faire illusion. Elle tient avant tout au succès de la « class 40 », des voiliers de 12 mètres, de véritables nains à côté des grands trimarans qui ont forgé la légende du Rhum. Ils représentent plus de la moitié des voiliers engagés. La faiblesse du budget exigé pour ces voiliers (entre 200.000 et 300.000 euros) n'est pas pour rien dans cet engouement. Rien à voir avec le coût des grands trimarans, pour lesquels les skippers demandent aujourd'hui jusqu'à 10 millions d'euros, pour une campagne de quatre ans. Les nombreuses innovations ou le coût des matériaux composites ont fait exploser les devis. "Quand on pense que le trimaran ? Biscuits La Trinitaine?, qui s'était illustré au début des années 2000, avait coûté 5 millions de... francs", rappelle Brice Lavirotte, qui, à la tête de Sensation Océan, propose des sorties en mer aux entreprises et particuliers, notamment sur ce bateau.

Explosion de budgets et manque de visibilité médiatique

Cette explosion des budgets n'est pas pour rien dans la désaffection des sponsors... surtout en temps de crise. Groupe Maisonneuve, qui sponsorisait Jean-Baptiste Dejeanty, a dû licencier en 2009. Difficile de justifier, dans ces conditions, un nouveau budget voile, souvent perçu comme une dépense somptuaire.

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La situation économique n'est pas la seule en cause. Il y a aussi le particularisme de ce sport. D'abord, le risque élevé de "casse" des grands multicoques sophistiqués. Orange a jeté l'éponge après l'abandon de son trimaran, au bout de deux jours de course. Et, au-delà, le manque de professionnalisme du milieu de la voile rebute les sponsors. Imagine-t-on un coureur automobile décidant lui-même les épreuves auxquelles il va participer, concevant sa voiture, et allant ensuite à la rencontre des sponsors pour leur quémander un budget de construction et d'entretien ? C'est ce qui se passe dans la voile professionnelle, en France.

En outre, les courses se multiplient et se chevauchent, ce qui réduit évidemment leur visibilité médiatique. Pas moins de trois grandes épreuves transocéaniques se succèdent ces mois-ci, sans coordination aucune entre leurs organisateurs. Ainsi, la Velux 5 Océans est partie de La Rochelle le 17 octobre, sans bruit ni fureur. Et, après la Route du Rhum, assistera-t-on au départ de la Barcelona World Race (deux marins autour du monde), le 31 décembre. "C'est un sport qui souffre de l'absence d'autorité organisatrice, au niveau international", souligne Serge Valentin, qui, à la tête de FairPlay Conseil, aide les entreprises dans leur démarche de sponsoring.

Quant à la simplicité... Comment le grand public peut-il comprendre le classement, basé sur différentes catégories de bateaux ? Ont été créées la classe Imoca (monocoques de 18 mètres), qui compte seulement 9 représentants dans cette Route du Rhum, et la classe Orma, regroupant les multicoques de taille équivalente. Regroupait, devrait-on dire, car, devant la casse et l'explosion des budgets, il a été convenu d'y mettre fin. Or, la relève se fait attendre. Elle est censée répondre à un autre handicap de la Route du Rhum et autres Jacques Vabre : ce sont des épreuves franco-françaises, alors que les marques, sponsors potentiels, deviennent toutes, au minimum, européennes. À l'avenir, de nouveaux trimarans baptisés MOD 70 (21 mètres), tous identiques, engagés dans les mêmes courses, devront simplifier l'épreuve et séduire les sponsors internationaux. Pour l'instant, on en compte cinq...

Ivan Best

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