L'info est morte, vive l'info !

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Le 1, l'hebdo qui se déplie / © Mickael Bougoin
Le 1, l'hebdo qui se déplie / © Mickael Bougoin (Crédits : Mickael Bougoin)
A l’heure où la presse papier connaît une crise sans précédent, certains irréductibles, comme Eric Fottorino, inventent de nouveaux objets d’information. Un mois après son lancement, l’hebdo le 1 a conquis ses lecteurs et fait déjà des envieux.

Un pari osé ? Un rêve utopiste ? Une invention décalée ? Le 1 est un peu tout cela à la fois. Mais aussi et surtout une incroyable expérience de presse, là où l'on ne s'y attendait pas et où le doute jouait des coudes avec l'ironie. Car à quoi bon créer un nouveau journal quand tous les autres ou presque agonisent lentement ? Et pourtant, un mois après sa création, l'hebdo créé par Eric Fottorino et Laurent Greilsamer* rencontre un succès étonnant. Non seulement il fait les belles heures des revues de presse de confrères parfois acerbes, assurant là une reconnaissance professionnelle notoire, mais il dépasse de loin les visées de lectorat prévues par le comité de direction. Après un premier numéro vendu à 70 000 exemplaires, l'effet de curiosité n'a pas laissé la place à la désaffection. Bien au contraire ! En moyenne, le 1, c'est près de 35 000 exemplaires vendus par semaine. Objectifs atteints donc, puisque l'équipe visait l'équilibre à 30 000 numéros vendus en kiosques et par abonnements, qui toujours selon ladite équipe ont atteint leur objectif annuel en un mois. Et même si à la rédaction on garde la tête froide et l'envie de maintenir le cap, le plaisir de redonner ses lettres de noblesse au journal imprimé est palpable. Entre retour aux sources et innovation non technologique, le 1 ne peut laisser indifférent. Car sans jeu de mot aucun, le 1 est différent. Cela dit, comment se fait-il que ce nouvel hebdo réussisse là où d'autres non moins prestigieux déclinent ? Comme un sursaut d'intelligence. Comme un réflexe de survie qui plus que jamais répond aux attentes de lecteurs impatients. Comme un réveil créatif qui fleure bon le vieux proverbe « mieux vaut tard que jamais ».

Informer autrement

Car l'idée du 1, Eric Fottorino l'avait déjà lorsqu'il était directeur du Monde. Mais il faut croire qu'à l'époque, pourtant pas si lointaine (c'était la fin des années 2000), les actionnaires n'avaient pas été convaincus.

« Laurent Greisalmer et moi pensions déjà qu'il fallait faire un journal maigre et musclé ; réduire la pagination pour renforcer les contenus. Il y avait urgence à transformer le modèle de la presse d'information. Face au détachement des lecteurs qui étaient de plus en plus nombreux à se désabonner, on ne pouvait plus continuer à faire des journaux comme on le faisait il y a 10, 15 ans, ou pire essayer de faire des journaux formatés comme ceux du web. Quant au traitement des sujets, à vouloir trop en faire, il y en a forcément que l'on traite moins bien que d'autres. Aujourd'hui, on est submergé par l'info, dans les journaux, sur les réseaux, sur le net…Il n'y a plus de hiérarchie de l'actualité. On ne laisse plus penser ce qui est important et ce qui l'est moins car une info chasse l'autre. C'est la dictature de l'instant, ce que les sociologues appellent le présentisme, ce présent omniprésent qui efface tout caractère de l'avenir et du passé. Or il est nécessaire de s'extraire de la quantité pour revenir à la qualité et éviter l'entre-soi de la pensée ».

Les dés sont jetés, les carcans bouleversés, la radicalité annoncée. Et pendant plus d'un an, Eric Fottorino et Laurent Greisalmer vont se retrouver plusieurs fois par semaine. Autour d'une table de café, ils vont chercher, réfléchir, imaginer, rêver et inventer le 1.

Le papier n'est pas en crise, les contenus le sont

Alors, en quoi le 1 est unique et différent ? D'abord le 1 ne se feuillette pas, il se déplie. Le 1 n'est pas un journal, c'est un objet de presse. Pas étonnant ! Sa forme a été pensée par Antoine Ricardou, architecte de formation et co-fondateur de l'agence de design be-pôles. Ensuite, le 1 traite d'une seule actualité vue par des regards différents : des écrivains, philosophes, sociologues, poètes, historiens, économistes, géographes… des journalistes aussi. Enfin, le 1 se lit en une heure, pas plus. Et surprise in fine, aucune place n'est laissée à la publicité. Un choix clairement revendiqué par ses fondateurs.

« Je le dis souvent : à force de faire des journaux d'actionnaires et d'annonceurs, on ne fait plus de journaux de lecteurs. Or les lecteurs, ce qu'ils veulent, c'est un contenu. Ma conviction forte sur ce sujet, c'est que le papier en soi n'est pas en crise, en revanche, les contenus le sont. Il y a donc une véritable offre à renouveler ».

Et qu'y a-t-il dans l'offre ? Matière à penser évidemment. « Nous ne voulons pas êtres exhaustifs mais instructifs. Nous proposons des explications, des points de vue, des opinions qui donnent envie de réfléchir et de comprendre l'actualité pour que le lecteur au final se forge sa propre opinion. Nous ne donnons pas de jugements à l'emporte pièce. Nous offrons de la pensée contradictoire en publiant des auteurs de tout horizon dans un esprit d'ouverture qui est l'essence même du 1». Quid du journaliste dans ce cas ? Que devient-il dans cette histoire là si ce nouvel objet de presse fait appel à des penseurs et autres intervenants extérieurs ?

« Le travail journalistique au 1 est plus dans le tri de l'info et la discussion avec les auteurs que dans l'écriture en tant que telle. Je crois que le journalisme se tourne de moins en moins vers l'écrit et de plus en plus vers l'organisation, la sélection, la hiérarchisation de l'information ».

Le journalisme autrement ? « Exactement. Pour nous, il s'agit avant tout de décloisonner la pensée. De surprendre pour qu'aucun numéro du 1 ne se ressemble. Le 1, c'est un sujet d'actualité, sur une seule feuille ; un objet 3D que l'on déplie dans une unité du savoir : le rationnel, le sensible et le littéraire. C'est aussi se redonner l'énergie d'un premier numéro chaque semaine ».

Un financeur passionné

Et de l'énergie, il en faut pour se lancer dans une pareille entreprise ! De l'argent aussi. Mais pas à n'importe quel prix. Alors, comme bien souvent dans ces cas là, la force de la conviction et de l'intuition l'emporte sur le doute et les hésitations jusqu'à la rencontre qui va rendre les choses possibles. Cette rencontre, ce sera Henry Hermand, homme aux multiples vies, qui à l'aube de ses 90 ans est toujours convaincu que « l'ambition n'est pas un rêve » (titre de son ouvrage paru en 2010 aux éditions du Seuil) et le prouve en investissant dans le 1. Car si cet ancien résistant, homme de gauche, a fait fortune dans l'immobilier et l'urbanisme commercial, il n'en reste pas moins un homme passionné par la presse. Lui qui côtoya Mendès France et Camus, débuta comme jeune éditorialiste à la Quinzaine, collabora au Monde et la revue Esprit, finança la très rocardienne revue Faire, n'a pas failli à sa légende d'entrepreneur passionné en encourageant Eric Fottorino à créer le 1. Et en le finançant bien sûr. Ensemble et avec Laurent Greilsamer et Natalie Thiriez, ils ont fondé la société FGH Invest, éditrice du 1. Et l'histoire n'en est qu'à son premier chapitre. La suite est en cours…

Et après

Car au vu du succès du 1, qui ne manque pas d'être sollicité par de prestigieuses institutions culturelles pour des numéros spéciaux (comme le Festival de Cannes), le déploiement du concept est déjà sur les rails. « On peut imaginer une édition du 1 en anglais, italien, espagnol, adossée à un grand titre ; une offre encartée dans un journal déjà existant afin de porter le 1 en dehors de la France ». En construction également le site internet du 1. « Car nous ne souhaitons pas sanctuariser le format papier. En revanche, le site offrira le même type de surprises et de différenciation que la formule imprimée. » Confié à Antoine Ricardou et be-pôles, le site devrait être mis en ligne en septembre. D'ici là, gageons que les surprises concoctées par l'équipe du 1 se multiplieront. Comme « une grande émission radio filmée » imagine Eric Fottorino. Ça laisse pensif et rêveur ; impatient de déplier le prochain chapitre.

 

 * Eric Fottorino est journaliste et écrivain, ancien PDG du groupe Le Monde, auteur notamment de Caresse de rouge, Korsakov, et L'homme qui m'aimait tout bas.

Laurent Greisalmer est essayiste, ancien directeur adjoint du Monde, auteur notamment de trois biographies: L'homme du Monde, la vie d'Hubert Beuve-Méry, Le Prince foudroyé, la vie de Nicolas de Staël, et L'Eclair au front, la vie de René Char.

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Prochain rendez vous : mercredi 14 mai avec Eric Fottorino et l'équipe du 1, Place du Palais Royal de 12h à 14h dans le cadre de l'opération Paris aime ses kiosques en présence de la Ministre de la culture Aurélie Filippetti, pour une rencontre débat avec les réalisateurs Costa Gavras et Radu Mihaileanu, autour du 1 consacré au cinéma.

 

 

 

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