Le venin du quinquennat empoisonne la politique française

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Par François Lenglet, rédacteur en chef "France, politique, international" de La Tribune.

Il n'y avait guère besoin de battre les buissons pour trouver des explications au désastre du congrès de Reims, ainsi qu'à la laborieuse désignation de Martine Aubry comme premier secrétaire. Désarroi de l'élite du parti, vacuité des idées, choc des ambitions et combines politiciennes, difficulté à faire levier de la crise économique et financière... On a tout dit sur la crise spectaculaire qu'a traversée le Parti socialiste. Tout, ou presque. En réalité, la gauche pourrait bien avoir été victime, comme la droite avant elle, de la présidentialisation excessive de la vie politique française. Et peut-être l'actuelle majorité serait-elle bien avisée de ne pas se réjouir trop fort de la déconfiture socialiste. Car elle pourrait aussi en souffrir.

Derrière le combat entre les deux femmes, il y avait une différence politique essentielle. Ségolène Royal voulait construire un "parti de supporters", comme le disaient ses détracteurs. La formule, pour excessive qu'elle est, témoigne d'une stratégie qui lui avait admirablement réussi lors des primaires pour la présidentielle, en octobre 2006. Elle avait alors court-circuité les hiérarques en s'adressant directement aux militants pour solliciter leurs suffrages. Dans la vie politique selon Royal, c'est le chef et son tempérament qui priment, ainsi que la relation qu'il construit avec les électeurs grâce aux médias. Des médias qui comptent au moins autant, pour conforter l'assise du chef, que l'appareil du parti.

Le marketing politique joue également un grand rôle, ce qui explique le tête-à-queue idéologique de la présidente de Poitou-Charentes, partie du "libéral socialisme" en 2006 pour arriver aujourd'hui aux confins de l'extrême gauche, suivant en cela le glissement de l'opinion. De ce point de vue, Ségolène Royal est le double d'un Nicolas Sarkozy qui critiquait il y a deux ans le modèle social français et les dépenses publiques, pour défendre aujourd'hui le retour de l'État.

A l'opposé, Martine Aubry et ses alliés défendent l'approche plus classique du parti de militants, où la vie des "courants" et les "synthèses" rythment la vie du parti. En clair, une organisation où le pouvoir est aux élus, à charge pour le premier secrétaire de construire une majorité sur des idées pour être lui-même candidat. La Dame des 35 heures se situe ici dans la tradition mitterrandienne, qui associe jeux de pouvoirs intérieurs et réflexion sur le "programme".

Indubitablement, l'approche de Royal est plus moderne que celle d'Aubry. D'abord parce qu'elle correspond à l'esprit des temps : la vie politique se focalise désormais sur la personnalité du chef ? elle se "pipolise", diront certains ? ses qualités et ses défauts, sa vie conjugale, ses habitudes vestimentaires... On élit plutôt un tempérament qu'un chef de parti. De plus, la crise et le sentiment d'insécurité économique ont développé un besoin de protection chez les citoyens, qui lui aussi contribue à concentrer les attentes sur un individu. Des régressions ? Oui, mais aussi des faits politiques, avec lesquels il faut compter pour gagner. Martine Aubry en fera l'expérience, si elle veut contrer Ségolène Royal pour l'élection présidentielle de 2012.

Plus important encore, la réforme du quinquennat exerce une influence croissante sur la vie politique française. Le quinquennat, et l'interversion du calendrier électoral, qui a fait de la présidentielle la consultation-reine, les législatives ne se déroulant que dans un second temps, pour donner une majorité au chef de l'État nouvellement élu. Dès lors, la fonction des formations politiques change. Le quinquennat a transformé les deux grands partis en machine à produire un candidat présidentiel. Le rapport de force avec les élus bascule également.

Auparavant, c'étaient les élus qui donnaient sa légitimité au chef, en le choisissant. Avec un calendrier interverti, c'est la dynamique présidentielle, et donc la personnalité du candidat, qui prévaut. D'autant que, contrairement aux Etats-Unis, autre régime présidentiel, la France n'a pas prévu de "mid-terms", ces "législatives" partielles, intervenant à mi-parcours d'un mandat. En France, tous les députés sont désormais élus dans le sillage du nouvel arrivant à l'Élysée.

Lu ainsi, le combat entre Royal et Aubry oppose deux âges de la politique. Nul doute que l'option d'Aubry ait sa noblesse. Mais celle de Royal a pour elle l'humeur des temps et les institutions. La cohabitation entre les deux femmes n'en sera que plus difficile, car ce sont deux légitimités qui vont s'affronter. Que pèseront les cent voix d'avance de la maire de Lille, dans cette rivalité pour 2012 ?

La droite est, pour l'heure, protégée de ces travers. Car elle a un chef incontestable. Sauf accident, Nicolas Sarkozy sera le mieux placé dans son camp pour la prochaine élection présidentielle ? c'est la logique du quinquennat renouvelable une fois. Ce n'est qu'en 2017 qu'elle retrouvera les plaisirs amers de la guerre intestine. Le quinquennat n'a pas fini de distiller son venin.

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Commentaires
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Avec Royal, Mitterrand doit se retourner sa tombe...
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Le Royalisme n'est pas uniquement une construction médiatique, c'est un vrai programme de transformation de notre société : renversez durablement la direction des flux de commandes de la base vers le sommet. L'exact inverse du Sarkozysme et sa destination inéluctable : "Police partout, Justice nulle part !".

@Emilie: Laissez votre Mitterand totemisé en dehors de votre Ségophobie, je doute que "l'ami des stars" -- son surnom dans les années cinquante -- ait porté un regard aussi psycho-rigide sur le phénomène Ségolène et sur le mouvement Royaliste.
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Je pense tout à fait comme Loone !

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