Les écueils à éviter pour bien piloter la recherche publique

 |   |  750  mots
Par Jean-Marc Schlenker, mathématicien, professeur à l'université Toulouse III.

L'un des mots clés de la politique de la recherche (publique) actuelle est son pilotage : définir des directions prioritaires - jugées plus porteuses ou plus utiles pour la société - pour y orienter la recherche par la mise en place de financements spécifiques à travers des programmes réservés à des thèmes sélectionnés, qui encouragent les équipes de recherche à s'y orienter.

Cet exercice est en principe légitime : les chercheurs doivent rendre des comptes à la société sur les moyens qui leur sont alloués, et il est concevable que des priorités soient définies et mises en ?uvre. Laissées à elles-mêmes, les structures de recherche tendent parfois à perpétuer les directions existantes, et il peut être utile de favoriser l'émergence de domaines plus porteurs. Mais, dans la pratique, des difficultés importantes apparaissent, qui appellent au respect de quelques règles.

La première est qu'il est bien difficile de déterminer où se feront les découvertes scientifiques importantes ou utiles. Qui était capable de prévoir il y a seulement dix ans l'importance considérable qu'allait prendre la recherche d'informations sur Internet (matérialisée par le succès économique de Google Inc.) ? Pour cette raison, le choix des thématiques prioritaires ne peut en aucun cas être confié à des technocrates ou à des spécialistes de la prospective, quelle que soit leur bonne volonté. Les décisions doivent être prises par des comités composés de scientifiques dont la compétence est indiscutable, seuls à avoir une chance d'identifier à temps les tendances émergentes.

La deuxième difficulté est particulièrement sensible dans le contexte français, marqué par la présence d'institutions d'enseignement supérieur et de recherche dont le poids technocratique est sans rapport avec la qualité de la recherche. C'est le risque que des jeux de pouvoir et d'influence transforment le choix de thématiques prioritaires en partage de moyens entre opérateurs de recherche politiquement influents, chacun poussant un thème correspondant à ses compétences. Pour éviter cet écueil, les comités chargés des choix thématiques devraient être constitués de membres intellectuellement indépendants, et fonctionner en toute transparence. La présence de membres étrangers pourrait apporter un regard extérieur utile, et une expérience qui fait actuellement défaut. Les comités devraient être de taille assez réduite pour que chacun de leurs membres - certainement très occupés, s'ils sont bien choisis - soit assez responsabilisé pour s'investir totalement dans sa tâche. Le rôle des entreprises devrait être d'autant plus limité que les enjeux financiers sont importants pour elles.

Le troisième problème est plus fondamental. L'attribution de financements de recherche est un élément clé du système incitatif, qui permet d'aider les chercheurs et les institutions à donner le meilleur d'eux-mêmes. Pour qu'il fonctionne, il est nécessaire que les crédits soient attribués aux équipes les plus dynamiques et méritantes. Définir des thèmes prioritaires, et leur attribuer des crédits spécifiques, va à l'encontre de cette intention : l'exigence de qualité sera nécessairement moindre dans les thèmes choisis, parfois faible dans certains exemples récents. Les chercheurs dynamiques, dont de bons projets ont été rejetés, ne peuvent qu'être découragés de voir des propositions plus médiocres acceptées par cela seul qu'elles s'inscrivent dans une thématique favorisée. Cet effet démotivant sera fort si les choix thématiques manquent de légitimité auprès des chercheurs. Cela renforce la nécessité de forte compétence scientifique des comités - seul gage de légitimité auprès des chercheurs - et de transparence de leur fonctionnement.

Au-delà, tout exercice de prospective scientifique doit rester modeste. Les découvertes scientifiques les plus importantes ne se font presque jamais de la manière ou même dans les domaines prévus. Il est indispensable pour préserver l'avenir de financer des projets prometteurs ou originaux, quelle que soit leur thématique. La part actuelle des appels à projet "ouverts" de l'Agence nationale de la recherche, actuellement 28%, paraît bien trop faible.

L'exercice de prospective scientifique lancé depuis quelques mois n'obéit que partiellement aux règles proposées ici. Espérons que les résultats seront néanmoins à la hauteur des enjeux. Et que les prochaines années verront, de ce point de vue, des améliorations par rapport aux pratiques actuelles.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 09/10/2009 à 13:41 :
Le chercheur aime bien chercher ce qui l'inspire, même s'il trouve autre chose en passant. Si les découvertes futures ne sont pas plus prévisibles que cela et leur utilisation encore moins. l'enjeu important est surtout leur confinement dans les laboratoires (Arpanet reliait 4 universités en 69 répondant à une préoccupation du ministère de la défense en 62) ou leur diffusion( création des newsgroup entre étudiants en79 et 1 million d'ordinateurs en 92). Car il ne suffit pas de breveter, ensuite il faut industrialiser, et de ce point de vue, peu importe que la découverte ait été faite ici ou là, la france a inventé l'automobile, la photo et le cinéma,mais c'est Ford, Kodak et MGM qui les ont d'abord développés,comme IBM a refusé de croire en Windows, bref, ce sont les ingénieurs d'application qui sont déteminant dans l'adaptation des découvertes, on ne peut pas demander cela aux chercheurs qui n'ont pas le profil mental et qui vont pour la plupart se cabrer. Supporter les contraintes et frustrations de la recherche fondamentale ne permet pas d'y ajouter la contrainte institutionnelle qui ne peut s'exercer que sur la recherche appliquée, par appel d'offres, mais auprès d'ingénieurs aptes à y répondre sans se sentir brimés, ce qui suppose aussi une rémunération différente.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :