La crise entre trouble des valeurs et malaise dans la valeur

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Jérôme Batout, 30 ans, a soutenu, le 11 février à l'École des hautes études en sciences sociales, une thèse de philosophie, « L'itinéraire de la valeur, contribution à la généalogie du concept moderne de valeur », sous la direction de Marcel Gauchet. Il est maître de conférences en théorie des jeux à Sciences po, ancien maître de conférences à la London School of Economics. Pour lui, la crise financière est aussi politique et nécessite de fixer de nouveaux repères à la notion de valeur dans nos sociétés.

Deux ans et demi après le début de la crise financière, il est désormais impossible de la penser comme une crise classique. Classiquement, en effet, il y a crise financière lorsque les agents économiques modifient brutalement leurs vues sur l'évaluation des actifs, entraînant une purge, avec des conséquences économiques en cascade. Un exemple typique est la bulle Internet des années 2000 : un épisode d'exubérance, suivi d'une purge, qui rend possible un redémarrage de l'activité. Une fois les anticipations corrigées, les mécanismes informatifs liés aux prix peuvent se remettre en marche. Si l'on compare la présente crise avec le modèle classique de crise, il apparaît de manière évidente qu'un autre problème - plus profond, plus difficile à penser - est en cause. Si bien qu'on peut proposer de voir la crise financière actuelle non comme une crise d'évaluation, mais comme une crise de valorisation.

Évaluation, valorisation : le terme de valeur est devenu si utilisé dans nos sociétés - et pas seulement en finance - qu'une distinction entre une action de valorisation et une action d'évaluation ressemble à première vue à une spéculation... intellectuelle. Or il est possible de proposer une différence entre évaluation et valorisation, qui permet de jeter un regard très différent sur ce que nous sommes en train de vivre. Philosophiquement, il se pose un problème de valorisation lorsque la difficulté ne tient pas à une remise en question des hiérarchies entre les différentes valeurs, par exemple sur un marché, mais quand il apparaît que nous peinons à savoir au sein de quel repère, de quel référentiel, est opérée l'action d'évaluation. Autrement dit, l'opération de valorisation - la construction du référentiel de comparaison des valeurs - précède toujours, et nécessairement, l'opération d'évaluation, qui est seconde et qui consiste à attribuer une valeur. Si la crise actuelle est si grave, et si différente de toutes les crises modernes, c'est que, contrairement à la faillite de Law ou à la crise asiatique qui furent des crises d'évaluation, on est aujourd'hui possiblement confronté à la première crise moderne de valorisation.

Une preuve de cette situation absolument inédite tient à la présence de portefeuilles d'actifs composites - qui, d'après les modèles d'évaluation, valent plusieurs dizaines de milliards d'euros - se retrouvant non pas brutalement dévalués, mais véritablement dévalorisés. Ces actifs ne sont pas dotés brusquement d'une valeur divisée par deux, ou par trois, mais frappés par un mal bien plus redoutable. Il tient à une difficulté générale à décider si oui ou non ces actifs appartiennent au règne des valeurs. Autre signe, non moins inquiétant, et convergent : le fait que contrairement aux crises financières précédentes, celle-ci parte de la valeur en finance et vienne toucher par ricochet tout l'environnement de valeurs de nos sociétés. Lorsque, en 2000, la bulle Internet a explosé, nul n'a songé une seconde à mobiliser les valeurs - au sens social, au sens éthique - à la rescousse de la finance. Or en 2010, c'est l'inverse : une dynamique, qui nous échappe largement, établit une connexion souterraine, mais extrêmement forte, entre un problème de valorisation sur la finance et un problème de valeurs plus général dans les sociétés.

Quelle perspective peut-on tracer à partir de ce diagnostic d'une crise non pas d'évaluation mais de valorisation ? Il nous faut prendre conscience que si la crise de valorisation se révèle par la finance, la finance n'est que le signe avant-coureur, l'indicateur avancé, d'une crise de valorisation qui contamine de jour en jour des compartiments de plus en plus larges de l'espace social des démocraties libérales globalisées. Il ne faut pas avoir peur de l'écrire : la crise financière ne se sépare pas d'une crise politique, dont on perçoit à présent les prodromes. Cette situation, qui ne doit pas nous réjouir, appelle ainsi un projet d'ampleur, et nouveau pour les modernes, qui tient à une réflexion sur ce qui pourrait - après une théorie de la valeur économique qui a rendu de bons et loyaux services au XXe siècle - donner aux sociétés et aux individus modernes le moyen, dans les différentes sphères de leur action pratique, de formuler des repères de valorisation qui forment les conditions préalables - transcendantales dirait-on dans le langage philosophique - en l'absence desquelles aucune action d'évaluation et aucune production de valeur ne sont véritablement possibles. n

 

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