L'emploi des jeunes et celui des seniors vont de pair

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Par Anne-Marie Guillemard, Sociologue et Jean-Pierre Wiedmer, Président Europe de HSBC Assurances.

En France, 39% seulement des personnes de 55 à 64 ans ont un emploi, soit un niveau très inférieur à l'objectif de 50% de taux d'emploi en 2010 fixé par l'Europe. Comment en sommes-nous arrivés là ?

Deux décennies de politiques de retraites anticipées ont fait beaucoup de tort. Les syndicats, trouvant un large écho dans l'opinion publique, se sont faits, dès le début des années 1970, les relais les plus convaincus de la politique de la préretraite, au motif de freiner le chômage. Pourtant, l'étude mondiale World Values Survey a mis en exergue que les pays qui ont défendu les cessations d'activité anticipées avec le plus d'ardeur sont aussi ceux qui présentent aujourd'hui les taux d'emploi de seniors les plus faibles. L'exemple le plus édifiant est sans conteste l'exemple français : entre 1971 et 2001, le taux d'emploi des hommes de 55-64 ans est passé de 73% à 41,4% ! Force est de constater, en s'appuyant sur les données de l'OCDE concernant les taux d'emploi chez les plus jeunes et chez les seniors, que les champions européens de l'emploi des seniors affichent également les meilleures performances d'emploi des jeunes générations, à l'image de la Suède (70,1% - 42,2%), ou du Danemark (57% - 67%).

Le sociologue danois Esping-Andersen a mis en évidence que le régime de type continental, caractérisé par une rémunération généreuse de l'inactivité, a nui aussi bien à l'emploi des jeunes qu'à celui des seniors. Ce sont bien ces populations fragiles qui se sont trouvées marginalisées face à des politiques d'entreprises qui ont contracté leur masse salariale dans des logiques de réduction de charges. Il ressort en outre que les dispositifs de sortie anticipée, plutôt que de faire de la place aux jeunes, ont davantage servi de prétexte aux employeurs pour se séparer de leurs salariés âgés. L'échec des politiques de préretraite est une évidence. Considérons que jeunes et seniors sont bel et bien vulnérables de la même façon : fragiliser l'une de ces catégories, c'est affaiblir l'autre.

D'ailleurs, l'idée qu'il existe une corrélation positive entre l'emploi des seniors et celui des plus jeunes commence à se faire entendre. Les pays scandinaves font ainsi figure d'exemples?: ils ont su relever le défi de sortir de la culture des départs anticipés pour privilégier une politique active d'emploi et de formation à destination des seniors et des jeunes. Ce modèle, qui prend en compte de façon globale l'emploi et l'entretien du capital humain tout au long de la vie sans intégrer une distinction des âges souvent discriminatoire, doit pouvoir inspirer ses voisins de l'Europe continentale.

Mais pour cela, il faut cesser de considérer comme conflictuelle la cohabitation des générations sur le marché du travail et de penser les politiques de l'emploi en termes de segmentation des âges. Nous ne pouvons pas courir le risque d'un conflit intergénérationnel, fondé sur l'idée fausse que le maintien dans l'emploi des seniors priverait les plus jeunes générations de travail. Il est urgent de faire de la pédagogie sur ce sujet et d'engager une réflexion concertée entre les entreprises, les organisations syndicales et les pouvoirs publics, pour une politique de gestion des âges permettant aux plus âgés comme aux plus jeunes des travailleurs de trouver leur place dans l'espace économique et de fonctionner en harmonie, chacun apportant aux autres les compétences et le savoir-faire qui est le sien. Cette "cohabitation heureuse" est une condition nécessaire de l'amélioration de la situation de l'emploi. Elle s'impose surtout à nos sociétés marquées par le vieillissement des populations, dans lesquelles le maintien du lien social ne passera que par un renforcement des liens intergénérationnels et tout particulièrement dans le milieu de travail. Jamais le spectre des générations en âge de travailler n'a été aussi étendu. Miser sur la complémentarité et la coopération des âges et non sur le rationnement du travail des seniors au profit supposé des plus jeunes est aujourd'hui un élément européen de croissance et de compétitivité pour notre pays. Les pouvoirs publics et les acteurs économiques semblent enfin vouloir s'attaquer à cette situation.

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