Réalistes socialistes et socialistes réalistes

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Chaque semaine, Hélène Fontanaud propose son regard sur la politique française. Un point de vue décalé pour prendre la mesure des stratégies, des idées et des jeux de pouvoir avant l'élection présidentielle. Aujourd'hui : le socialisme est-il réaliste ?

« Tous les socialistes sont des réalistes car le réalisme est le socle de la politique et parce que le réalisme, ce n'est pas courber l'échine face au réel... » Cette tirade enflammée du fabiusien Guillaume Bachelay, à l'issue du conseil national du Parti socialiste du 9 novembre, laisse rêveur.

Dans la préparation de l'élection présidentielle de 2012, les socialistes viennent de franchir une étape importante avec l'adoption de leur projet pour « l'égalité réelle ». Le texte de 45 pages élaboré par Benoît Hamon, porte-parole et leader de l'aile gauche du PS, présente un véritable arsenal de plus de 200 propositions contre les inégalités, dans des domaines aussi variés que la santé, le logement, l'éducation, la fiscalité, les salaires. Un « projet de société » pour Martine Aubry. Un « arbre de Noël » sans hiérarchisation ni chiffrage pour François Hollande, Manuel Valls et Pierre Moscovici.

Du côté de Martine Aubry, on fustige les « postures » de ceux qui se veulent les avocats d'un réformisme budgétairement compatible. On les accuse même de fournir des armes idéologiques à Nicolas Sarkozy.

Du côté de François Hollande, on refuse d'être enfermé dans une « aile droite » du PS. On affirme qu'on peut être « sérieusement de gauche en étant sérieux dans la définition d'un programme ». D'un côté, les « réalistes socialistes », chers au coeur de Guillaume Bachelay, de l'autre les « socialistes réalistes », qui revendiquent l'héritage politique de Jacques Delors.

On peut ne retenir dans cette séquence que les premières escarmouches entre futurs candidats aux primaires socialistes pour la présidentielle de 2012. Ces dernières semaines, François Hollande et son « parler vrai » des temps de crise ont marqué des points dans l'opinion. Pour Martine Aubry, le temps était donc venu de la contre-attaque. On le sait, ces deux enfants des « années Jospin » ne s'estiment guère.

On constate aussi que, pour l'instant, Martine Aubry et le champion des sondages Dominique Strauss-Kahn parviennent à retarder leur éventuel affrontement. Les partisans du directeur général du FMI, à l'exception de Pierre Moscovici, ont donc apporté leur soutien au texte préparé par Benoît Hamon. Ils ont rappelé que l'égalité réelle était même le titre d'un opuscule rédigé en 2004 par Dominique Strauss-Kahn pour la fondation Jean Jaurès.

Mais les « strauss-kahniens » commencent à s'irriter mezzo-voce du procès constant en « droitisation » instruit par « la gauche de la gauche » et au sein même du PS à l'encontre de l'ancien ministre de l'Économie. Anne Sinclair, l'épouse de DSK, s'est transformée le temps d'une émission télévisée en porte-parole officieuse du patron du FMI, lequel est contraint à un devoir de réserve.

DSK est-il de gauche ? « C'est une question qui me sidère, a répliqué son épouse, quand on a été trente-cinq ans au Parti socialiste, ministre de Mitterrand [...], candidat à la primaire socialiste (pour la présidentielle de 2007), il faut vraiment être tordu pour se dire que Dominique n'est pas de gauche ! » Dans cette précampagne des primaires, on aura également noté le soutien à Martine Aubry de Ségolène Royal, qui connaît pourtant la pesanteur d'un programme électoral trop ficelé. Au nom du refus des « clivages » et des « postures ».

On aura goûté la leçon « d'unité » de Laurent Fabius, qui n'avait pas hésité à la faire voler en éclats lors du référendum européen de 2005. Ou le ralliement de Bertrand Delanoë, qui se définissait comme un socialiste « libéral » avant le congrès de Reims de 2008, à la « gauche décomplexée » de Benoît Hamon.

Le problème du Parti socialiste ne serait-il pas tout simplement ce recours incessant à des mots usés jusqu'à la corde et dont il faudrait désormais se servir avec délicatesse. Tout le pari de Martine Aubry et de Benoît Hamon est de réconcilier le peuple de gauche avec l'espérance. Pour François Hollande, la raison commande de ne pas tout promettre pour ne pas décevoir à nouveau. Ce n'est pas un débat médiocre. Mais n'a-t-il pas déjà été tranché ? N'était-ce déjà pas Jean Jaurès qui appelait ses camarades à « aller vers l'idéal en comprenant le réel » ?

Depuis le fameux « virage de la rigueur » de 1983, qui sonna le glas des promesses de 1981 qui devaient « changer la vie », les Français regardent les socialistes avec circonspection. En pensant peut-être à cette phrase de Mario Cuomo, l'ancien gouverneur de l'État de New York, qui regrettait qu'on fasse « campagne en vers » pour gouverner ensuite « en prose ».

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