Lectures : Les délocalisations ou la fabrique de millions de perdants

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Avec l'aveuglement des dirigeants d'entreprises et la soif de revanche de la Chine, la mondialisation risque de tuer nos sociétés occidentales. Un vrai cri d'alarme.

À lire le titre et les premiers chapitres du livre d'Éric Laurent, « le Scandale des délocalisations », on s'attend à un constat sur les dégâts sociaux créés par les fermetures d'usines, complainte des anciens « Conti » ou Molex. Désespérant et fataliste. Mais très vite, l'ouvrage prend de la hauteur pour devenir une véritable histoire de la mondialisation et des transferts de richesse. Des premiers pas en URSS de Pepsico, alors représenté par un certain Richard Nixon, en pleine guerre froide pourtant, jusqu'aux usines russes montées par Giovanni Agnelli, l'ancien patron de Fiat. Avec la chute du mur de Berlin, en 1989, puis la crise financière de 2008, le mouvement va fortement s'accélérer. D'autant qu'il s'appuie sur une soif de revanche de deux géants, la Chine et l'Inde. Jusqu'en 1820, les grands émergents actuels représentaient 70 % de l'économie mondiale, rappelle Éric Laurent. Mises ensuite sous tutelle, la Chine et l'Inde ont connu une période sombre pendant qu'émergeait la toute-puissance occidentale, européenne d'abord, puis américaine. Mais, depuis dix ans, elles mettent les bouchées doubles pour retrouver leur puissance d'autrefois. S'appuyant en cela sur l'aveuglement des entreprises occidentales. Et l'auteur de nous démonter toute la mécanique chinoise en marche, vrai « Blitzkrieg économique » pour passer du statut de premier atelier du monde à celui de futur leader planétaire dans le ferroviaire ou l'aéronautique.

Et les Occidentaux face à cela ? Leurs entreprises sont jugées aveugles, imprudentes, se mentant à elles-mêmes. Éric Laurent tente de le démontrer, les délocalisations font rarement gagner en compétitivité. Elles ne créent pas non plus d'emplois à plus haute valeur ajoutée puisque la recherche et l'ingénierie aussi migrent désormais vers la Chine et l'Inde. Surtout, elles détruisent à toute vitesse ces fameuses classes moyennes, socle de nos sociétés occidentales, sur lesquelles misent pourtant ces mêmes entreprises pour écouler leurs produits. Au final donc, des millions de perdants et très peu de gagnants, sinon les actionnaires et les dirigeants de ces entreprises. Et l'auteur de s'attarder sur l'exemple du distributeur américain Walmart, l'un des premiers à se fournir massivement en produits asiatiques, tout en payant ses vendeurs américains à des prix très faibles, gonflant ainsi les bataillons de travailleurs pauvres. Jusqu'à quand ? Éric Laurent fait le pari que Walmart est trop dépendant désormais des Chinois qui risquent de bientôt lui dicter leur loi. Il décrit très bien, surtout, cette schizophrénie qui s'empare de notre société où le consommateur, avec un pouvoir d'achat toujours rétréci qui le contraint à privilégier les prix bas, favorise ainsi les délocalisations et devient ainsi l'ennemi de cette autre partie de lui-même qu'est le salarié.

Avec des pays émergents qui s'enrichissent au détriment des salariés des vieilles puissances occidentales, ne va-t-on pas vers la fameuse convergence mondiale des prix et des salaires prônée par certaines théories ? L'auteur n'y croit pas. Il faudrait pour cela que tous les acteurs de l'économie mondiale aient la volonté d'appliquer les mêmes règles du jeu, explique-t-il. Or l'exemple actuel de la Chine montre combien cet espoir relève de l'utopie. Pour Éric Laurent, ce « suicide de l'Occident » atteindra bientôt son point de non-retour, dans une quasi-indifférence des gouvernements qui, au contraire, subventionnent souvent sans s'en rendre compte ce vaste mouvement de délocalisation.

Le constat est noir, impitoyable. Mais il a le grand mérite de faire réfléchir, à un moment où nos sociétés bruissent de multiples révoltes.

 

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