Pourquoi la Fed n'est pas la BCE

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Par Olivier Lecomte, professeur de finance à Centrale Paris.

Lors de sa réunion mercredi dernier, le Federal Open Market Committee, instance de gouvernance élargie de la Fed, a décidé de laisser sa politique monétaire inchangée - avec des taux à très court terme proches de zéro - et livré ses prévisions pour 2011 à 2013. Quelques semaines auparavant, la BCE s'était livrée à un exercice similaire, avec, comme chacun sait, une conclusion inverse, puisqu'elle annonçait une première hausse de ses taux directeurs.

Certes, les faucons (partisans d'une politique monétaire plus restrictive) se font de plus en plus bruyants à Washington et il est vraisemblable que la Fed suivra d'ici à quelques mois le mouvement de la BCE. Mais en attendant, comment expliquer ces choix contradictoires ?

Ben Bernanke ne se prive pas de rappeler dans sa déclaration que le mandat de la Fed vise à "permettre le plus haut niveau d'emploi possible et la stabilité des prix" - et on comprend par son insistance que c'est bien dans cet ordre qu'il l'entend - là où le mandat de la BCE donne la priorité à la lutte contre l'inflation. Cette divergence est souvent citée comme cause de politiques monétaires divergentes. Est-ce là l'explication ? La BCE applique-t-elle son mandat avec une sorte d'acharnement aveugle sans songer un seul instant à l'emploi ?

Pourtant, à y regarder de près, les deux institutions ne divergent pas tant que cela sur les anticipations d'inflation. Constatant une poussée à court terme liée à la hausse de prix de l'énergie et des matières premières, elles n'y voient pour l'instant qu'un effet « de premier tour », autrement dit ponctuel, l'inflation, la vraie, dite de second tour, n'apparaissant que si s'enclenche une spirale de hausse des salaires/hausse des prix durable. Alors ?

C'est précisément là que se situe l'explication. Fin février, Jean-Claude Trichet avait lancé un "augmenter les salaires serait la dernière bêtise à faire en Europ, qui avait fait grand bruit. Maladroit ou provocateur, le propos illustre en réalité la différence fondamentale de l'économie européenne avec celle des États-Unis : rigidité du marché du travail, complexité du système de gouvernance de l'Union, absence de coordination budgétaire, faiblesse de l'éducation et de la recherche, hétérogénéité entre pays et oubli récurrent d'une donnée économique de base, à savoir on ne peut distribuer, sous forme de hausse des salaires ou par tout autre moyen, que ce que l'on crée, c'est-à-dire la croissance, ce qui signifie, plus fondamentalement encore, la hausse de la productivité.

Mélangeant trop souvent deux problèmes de nature profondément différente, les conditions d'une croissance saine d'une part, la protection sociale et la répartition des richesses de l'autre - la dernière illustration en date vient de nous être fournie par Nicolas Sarkozy avec le projet de prime liée à l'augmentation des dividendes -, de nombreux pays de la zone euro accumulent des politiques économiques brouillonnes, un foisonnement d'aides sans cohérence - souvent, ici, inspirées par le Medef - qui créent plus de problèmes qu'elles n'en résolvent et fortifient les rentes de toutes sortes. Cela mène à une compétitivité en berne, des finances publiques ravagées et un chômage toujours élevé. Alors deviennent tentantes les solutions de facilité, dont la forme pathologique la plus aiguë se trouve dans le programme des deux extrêmes, un "coup de pouce" par-ci, une réduction du temps de travail par-là, non compensés par des gains de productivité, avec un fort risque d'inflation à la clé. D'où le geste de la BCE.

Des décennies auparavant, la France a fait le choix de la protection des "insiders" (ceux qui ont un travail) au détriment des outsiders, survalorisant la plainte au détriment de l'adaptabilité, alors que la répartition des richesses et la redistribution sont ici assurément beaucoup plus équitables qu'aux Etats-Unis. Ce n'est pas le résultat de la politique monétaire de la BCE, mais en partie sa cause.

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