"L'accès autonome à l'espace n'a pas de prix"

 |   |  1834  mots
Copyright Reuters
Copyright Reuters (Crédits : Elodie Gregoire/XR Pictures)
Présent jeudi au premier vol du lanceur russe Soyouz à Kourou, Laurent Wauquiez plaide résolument pour la préférence européenne en matière spatiale.

 

Vous serez présent jeudi au premier vol du lanceur russe Soyuz à Kourou. Estimez-vous que Soyouz à Kourou soit un atout pour l'Europe spatiale ?

Le décollage de Soyouz depuis Kourou est un point essentiel dans la concurrence mondiale des lanceurs. Ariane 5, Soyouz et le petit lanceur Vega vont permettre à Arianespace et à l'Europe de disposer d'une gamme complète. Avec Ariane 5, l'Europe ne pouvait lancer que certaines gammes de satellites. Avec Vega et Soyouz, la base de Kourou se dote véritablement d'un jeu de cartes qui donne à l'Europe beaucoup d'atouts dans la concurrence mondiale. Soyouz à Kourou est une très belle aventure, qui a parfois été compliquée à mener. Faire travailler ensemble des ingénieurs de cultures et de langues différentes n'a pas toujours été simple. Mais si le vol est une réussite - on croise les doigts -, cela se terminera pour l'Europe par une grande avancée.

 

Faut-il aller plus loin avec les Russes en matière de coopérations spatiales, y compris dans les lanceurs ?

Oui il faut aller plus loin. A l'occasion de ma rencontre à Kourou avec le vice-premier ministre russe, je vais lui proposer de donner un nouvel élan à la coopération spatiale franco-russe. L'objectif est de renforcer nos partenariats, de combiner les forces de nos deux puissances spatiales. Nous pouvons ensemble franchir une étape supplémentaire dans le domaine de la science et de l'exploration. Je pense par exemple au programme Phobos-Grunt qui réunit une plate-forme russe et des instruments scientifiques français pour analyser Phobos, l'une des deux lunes de Mars. Ce sera la première mission à ramener sur Terre et à analyser des échantillons d'aussi loin dans l'espace.

Et sur les lanceurs ?

Non à ce stade je ne pense pas lancer de nouveau programme de coopération. Il faut déjà digérer notre coopération sur Soyouz, s'assurer que le pas de tir fonctionne bien et que Soyouz s'acclimate bien en Guyane.

Justement en matière de lanceurs, l'Europe a des choix à faire en 2012. Dans un contexte budgétaire contraint, l'Europe a-t-elle les moyens de lancer à la fois le programme de modernisation d'Ariane 5 (Ariane 5 ME) et la future Ariane 6 ?

La politique spatiale n'est pas une politique de luxe. L'accès autonome à l'espace est une des conditions majeures de compétitivité de la France et de l'économie européenne. Juste pour donner un ordre d'idées, l'industrie spatiale représente 35.000 emplois en Europe. Elle est également un support essentiel pour un certain nombre de filières industrielles : télécoms, agriculture, défense, transport, ... Dans tous ces secteurs, l'apport des technologies spatiales est déterminant pour leur compétitivité. Enfin, l'espace est très présent dans notre vie quotidienne. L'accès autonome à l'espace n'a donc pas de prix...

Mais il a coût...

Si l'Europe dépend d'un lanceur américain ou chinois, que se passe-t-il quand l'une de nos applications portées par un satellite entre en concurrence avec les leurs ? Tout simplement, la Chine et les Etats-Unis peuvent faire volontairement avorter des programmes majeurs d'investissements pour nos champions industriels européens. L'Europe en a fait l'amère expérience avec le satellite franco-allemand Symphonie, lancé dans les années 70. C'était un satellite de télécoms révolutionnaire, qui devait permettre de prendre une longueur d'avance sur les Américains. Ces derniers ont torpillé son lancement en obtenant des clauses restrictives pour le fonctionnement du satellite. Du coup, il n'a jamais été opérationnel pour une utilisation commerciale normale. On a lancé un superbe satellite mais on ne l'a jamais utilisé. N'oublions jamais cet exemple qui montre à quel point que nos grands groupes industriels européens sont vulnérables sans un accès autonome à l'espace face à des puissances commerciales qui ont d'autres intérêts que les nôtres.

Les partenaires européens de la France, y compris l'Allemagne, n'ont pas semble-t-il les mêmes préoccupations en matière d'accès autonome à l'espace ?

La France est l'une des puissances spatiales qui plaide le plus pour une approche résolument européenne de la politique spatiale. Ma priorité est de défendre les intérêts européens face aux menaces américaines et chinoises, qui sont nos premiers concurrents. Il ne faut pas se tromper de priorités.

Le livre blanc spatial allemand est commercialement très agressif...

L'Allemagne défend ses intérêts, c'est vrai. Nous devons veiller à protéger les nôtres. Mais soyons lucides : si on veut protéger les intérêts de la France, cela passe par une politique européenne. La France et l'Allemagne doivent arriver à garder le cap d'un intérêt général européen.

La France plaide donc pour un futur lanceur européen. Que préconisez-vous concrètement ?

2012 sera l'année des décisions. Pour la France le critère de choix est de savoir dans quelle mesure les programmes de développement Ariane 5 ME et/ou Ariane 6 - il faut laisser les options ouvertes - correspondent au besoin des clients institutionnels et des clients commerciaux. A ce stade il est encore trop tôt pour se prononcer. Nous attendons les différentes options et leurs évaluations. En revanche, nous devons poursuivre l'amélioration de la compétitivité d'Ariane 5. Nous avons demandé qu'un vaste programme de réductions des coûts d'Ariane 5 soit entrepris, notamment avec le réseau de sous-traitants et sur le coût d'exploitation au sol. Ce travail a commencé à produire des résultats. Il faut le poursuivre.

Vous visez quels niveaux d'économies ?

Je considère qu'à terme il faudra réaliser de 10 à 15% d'économies. 10 % ont déjà été réalisés sur les coûts de systèmes au sol. Mais il faut quand même être réaliste. Aucun lanceur ne dégage des bénéfices ni ne peut se passer du soutien des Etats. Le seul bénéfice que l'on en retire est le fait de pouvoir précisément maîtriser notre politique industrielle et institutionnelle. Il faut que l'on soit collectivement prêt à assumer en Europe le coût de l'indépendance d'accès à l'espace. C'est un vrai critère pour l'Europe : il s'agit de savoir si elle veut rester dans l'histoire ou si elle décide d'en sortir. Renoncer à une politique spatiale européenne signifie sortir de l'histoire, sortir de la compétition des Nations. Il faut être clair.

L'Union européenne doit-elle prendre le leadership en matière spatiale ?

Grâce au Traité de Lisbonne, il existe aujourd'hui une compétence de l'Union européenne en matière spatiale. Elle ne doit pas être restreinte. L'Union européenne doit avoir une vision à 360 degrés de ce qu'est la politique spatiale. En revanche, il ne s'agit pas de faire des doublons. Il y a déjà une agence qui fonctionne, c'est l'Agence spatiale européenne (ESA), l'Union doit s'appuyer sur elle. Il n'est pas question que l'Union recrée un ESA bis au niveau européen, ce serait absurde.

Mais entre l'ESA et l'UE, il y a deux modes de fonctionnement. La première privilégie la base industrielle et technologique grâce au système de juste retour géographique et la seconde prône la compétitivité.
J'ai depuis longtemps la conviction que l'Europe doit rester une terre de production industrielle. Nous ne pouvons pas être un continent de rentiers où notre seule obsession serait d'acheter au moindre coût. Nous devons garder des champions européens. Nous avons donc besoin des deux cultures et des deux approches. L'Union européenne plaide pour une amélioration des coûts : tant mieux. L'ESA et la France veulent une politique industrielle pour renforcer l'industrie spatiale européenne.

Et la préférence européenne ?

Je plaide résolument pour une préférence européenne dans le domaine spatial. Il faut que l'on arrête d'être naïf : les Etats-Unis ne lancent pas un seul satellite gouvernemental américain à partir d'un lanceur non-américain. Pas un. C'est aussi le cas de la Chine, qui favorise systématiquement ses lanceurs. Nous devons avoir la même approche. C'est d'ailleurs le message que porte la France au sein de l'Union européenne où elle défend de façon plus globale une approche de réciprocité dans les échanges commerciaux. On a plaidé très fortement pour que Galileo, un grand programme européen, soit lancé par des lanceurs européens. Personne n'aurait compris que les satellites Galileo soient lancés par un lanceur chinois ou américain.

Faut-il consolider un peu plus notre industrie ? Faut-il faire évoluer l'actionnariat d'Arianespace ?

Ce sont des sujets qui ont souvent été débattus, c'est un peu comme les débats sur le sexe des anges. Ne perdons quand même pas de vue l'essentiel : nous avons une industrie spatiale européenne qui est parmi les premières au monde. Entre Astrium et Thales Alenia Space, on a 40 % du marché commercial de satellites. Ce n'est pas si mal. Arianespace est le leader des lanceurs commerciaux. Ces groupes sont de très belles réussites européennes. Astrium est franco-germano-britannique, Thales Alenia Space franco-italien. Ma priorité aujourd'hui n'est pas franchement la fusion des deux ou l'actionnariat d'Arianespace. Les vraies questions clés sont l'avenir du lanceur Ariane, la compétitivité de l'industrie et la préférence européenne.

Le programme Galileo est-il une fois pour toutes sorti des turbulences budgétaires ?

Après une phase très compliquée, la Commission européenne a redressé la barre, notamment sur le calendrier. Le lancement du 20 octobre est enfin le signal d'une série de lancements à haute cadence, qui doit permettre à l'Europe de disposer de 18 satellites en orbite début 2014 et de faire fonctionner Galileo pour la mi-2014. Si on veut avoir un système complètement indépendant du système américain GPS, il faut disposer d'une constellation de 30 satellites. L'objectif est d'avoir ces 30 satellites opérationnels en 2016.

Mais il n'y a pas le budget ?

Là aussi, la Commission a fait un bon travail pour contenir la dérive du programme. Elle a ainsi commandé 18 satellites et leur lancement sur le budget actuel. Il est même resté une marge qui va permettre d'acquérir six satellites supplémentaires. La fin du déploiement et l'exploitation seront financés sur la période 2014-2020, pour 7 milliards d'euros au total. Je considère que les difficultés de Galileo sont derrière nous. Mais j'ai une exigence : Galileo doit être lancé avec Ariane 5. Soyouz oui mais Ariane 5 aussi.

Mais Ariane 5 est plus chère, non ?

Elle est plus chère mais elle permet d'en lancer quatre à la fois. Là encore c'est une question de paradigme. La Commission européenne se doit de lancer les satellites de son principal programme spatial avec Ariane 5. Ne pas le faire ne serait pas sérieux. De toute façon, il n'y a aucune chance de tenir le rythme de lancements si nous n'utilisons pas Ariane 5.

 

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :