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OpinionsHomo Numericus

Paradis artificiels

Photo de Philippe Boyer

Philippe Boyer

Publié le 13 décembre 2022 à 05:00

Meta, metavers, fermiers, réalité virtuelle

Depuis quelques semaines, Meta fait une vaste campagne de publicité pour vanter un futur monde idéal, avec des messages tels que « Dans le métavers, les agriculteurs optimiseront leurs rendements avec des données en temps réel » (capture d'écran ci-...

Meta

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HOMO NUMERICUS. Le métavers nous promet l'avènement de nouveaux mondes dans lesquels tout devrait être plus facile. En ce, compris l'accaparement de nos cerveaux ? Par Philippe Boyer, directeur relations institutionnelles et innovation à Covivio.

Sur les écrans digitaux de lieux publics ou encore dans la presse, s'affichent depuis quelques semaines des messages publicitaires de Meta (ex-Facebook) qui vantent un futur monde idéal : « Dans le métavers, les agriculteurs optimiseront leurs rendements avec des données en temps réel » ou encore « Dans le métavers, les étudiants apprendront l'astronomie en explorant virtuellement les anneaux de Saturne ».

Bref, et à l'instar d'Aristote qui, dans un texte connu, rêvait d'automatiser de nombreuses tâches, dont celle du tissage afin de se passer du travail des esclaves, ces publicités pour ces mondes virtuels nous laissent à penser qu'une fois ces technologies immersives déployées, les machines nous libéreront de nombreuses et fastidieuses tâches productives et, partant, « augmenteront » nos vies, et pourquoi pas, notre bonheur.

Machine à expérience hédoniste

Ce que nous disent en filigrane ces publicités qui vantent les bénéfices de ces mondes immersifs, c'est que ces technologies nous proposent de nouveaux paradis artificiels. Par le truchement de casques de réalité virtuelle (pléonasme, soit dit en passant), de lentilles rétiniennes connectées et, pourquoi pas, de capteurs capables de décrypter notre activité cérébrale (des expériences menées en Chine ou aux États-Unis vont dans ce sens), nous pourrons jouer, travailler, apprendre, voyager, sans bien sûr oublier d'optimiser nos rendements agricoles puisqu'il en est question... bref, et le tout à portée d'algorithmes, rechercher et trouver de nouvelles formes de plaisir tout en s'épargnant de la souffrance. Selon Meta, le métavers sera une machine à expérience hédoniste.

Pilule bleue ou pilule rouge

Paru en 1974, l'ouvrage « Anarchie, État et utopie » du philosophe libertarien américain Robert Nozick, imagine une machine capable de nous faire vivre toutes les expériences les plus désirables ou agréables, sorte de métavers avant l'heure.

L'hypothèse de Nozick est la suivante : supposez qu'il existe une machine qui serait en mesure de vous faire vivre toutes les expériences que vous souhaitez. Voudriez-vous vivre dans cette machine ?

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Plus de vingt ans avant la sortie de la saga des films Matrix qui placent en permanence les héros face au dilemme de préférer le bonheur à la vérité (pilule bleue ou pilule rouge), ou la vérité au bonheur, Nozick de préciser que « des neuropsychologues excellant dans la duperie pourraient stimuler votre cerveau de telle sorte que vous croiriez et sentiriez que vous êtes en train d'écrire un grand roman, ou de vous lier d'amitié, ou de lire un livre intéressant. Tout ce temps-là, vous seriez en train de flotter dans un réservoir, des électrodes fixées à votre crâne. Faudrait-il que vous branchiez cette machine à vie, établissant d'avance un programme des expériences de votre existence ? »

Pourquoi hésite-t-on entre la vie vraie et la vie rêvée ?

En imaginant un tel dispositif, Nozick estimait que, si le plaisir était la seule valeur intrinsèque, nous choisirions sans réserve de nous connecter à cette machine à expérience.

Mais, si nous hésitons ou refusons de le faire, cela signifie que l'hédonisme ne peut être tenu pour une valeur universelle.

Dit autrement, la recherche du bonheur et du plaisir ne seraient pas les seuls buts de la vie humaine, quand bien même l'univers artificiel de cette machine nous plongerait à coup sûr dans une vie rêvée.

De là, il tire cet enseignement que les zélateurs des mondes immersifs devraient méditer : l'avènement d'un bonheur maximal (mais artificiel), garantie d'une existence heureuse (mais préprogrammée), atteint ses limites car les Hommes tendront à préférer une vie authentique, même imparfaite mais qui aura été choisie, à une vie rêvée, idéale, mais factice.

Artificialisation du réel : les Hommes enchaînés dans la caverne

En concluant ses encarts publicitaires par ce slogan : « Même si le métavers est virtuel, son impact sera réel », Meta nous promet des vies pour ainsi dire augmentées et plus riches de fonctionnalités grâce à cette « artificialisation du réel » (deuxième pléonasme de cette chronique...).

On objectera qu'il n'est pas forcément besoin d'attendre l'avènement de cet univers futuriste pour se dire que nous vivons déjà dans un monde préprogrammé. Si, demain, dans le métavers tout ne sera que « data » (des données, puis des algorithmes, pour créer ces univers virtuels et beaucoup d'autres en lien avec nos actions, nos désirs, nos interactions...), dans une moindre mesure, nos vies actuelles le sont déjà.

Sauf qu'à terme, une fois immergés dans ces mondes virtuels, nos repères ne seront plus ceux que nous avons l'habitude d'avoir. Tout sera factice et la machine prendra la main pour nous dicter nos comportements grâce à de puissants algorithmes qui dicteront l'objet de nos plaisirs.

Nous serons alors tout proches de l'allégorie de la caverne que Platon décrit dans La République : des Hommes enchaînés dans une caverne, tournant le dos à l'entrée et de ce fait ne distinguant que les ombres des objets qui sont projetées contre le mur. Tous croient voir la vérité alors qu'ils n'en voient qu'une apparence.

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Plongés dans ce métavers, peut-être serons-nous un jour, nous aussi, immergés dans cette caverne numérique, ces « paradis artificiels » que Meta appelle de ses vœux et que Baudelaire avait décrit à sa façon :

«Les vices de l'Homme sont la preuve de son goût pour l'infini. Seulement, c'est un goût qui se trompe souvent de route. »

Philippe Boyer

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