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OpinionsVu de Bruxelles

Et Merkel inventa l'eurodiplomatie...

Photo de Florence Autret

Florence Autret

Publié le 11 mars 2016 à 09:00

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La crise migratoire n'a fait que renforcer le leadership allemand, comme le montre l'accord en cours de négociation avec la Turquie.

Le 7 mars, au rez-de-chaussée du Juste Lipse, à l'ouverture du récent sommet Turquie-Union européenne, les commentaires fusaient sur le culot « des Turcs » qui venaient de bouleverser l'agenda : au lieu de se quitter en fin d'après-midi, les « chefs » allaient dîner ensemble pour discuter des propositions mises sur la table, à la surprise générale, par le Premier ministre turc. Ahmet Davotoglu demandait 3 milliards d'euros supplémentaires pour aider les Européens à ralentir le flux des migrants. L'éléphant turc venait d'entrer dans le magasin de porcelaine bruxelloise, peu habitué aux rapports de force aussi explicites. Mais quand les éléments d'un nouveau plan pour freiner l'arrivée des migrants en Europe commencèrent à filtrer, la lumière ne tarda pas à revenir sur la chancelière allemande. Plus tard dans la soirée, la conclusion provisoire de cette négociation inachevée était qualifiée ainsi : « En fait, c'est le plan Merkel ! ».

Rien n'est encore réglé

Il faudra remettre le sujet sur le métier lors du sommet du 18 mars. Mais une chose est sûre. De nouveau, tout repose sur elle, la chancelière, qui a insisté pour faire entrer la Turquie dans la boucle, qui a demandé à faire patrouiller la flotte de l'Otan du côté du Bosphore, qui est allée négocier à Ankara, elle enfin qui, à la veille du sommet, a provoqué le « mini-sommet » du dimanche soir, à trois, avec le Premier ministre Ahmet Davutoglu et Mark Rutte, le Premier ministre néerlandais, sorte d'alibi européen dans ce qui était une rencontre entre la (vraie) représentante de l'Union et celui de la Turquie. Leur entretien à huis clos avait duré plus de cinq heures. Comment ne pas penser, alors, que la « surprise » turque du lendemain n'en était pas une pour elle ? Et qu'en conclure sur les rapports de force au sein du Conseil européen, sinon que cette crise migratoire renforce encore un peu le leadership allemand en Europe.

Comme dans la crise de l'euro, la chancelière allemande est la seule à se donner la peine d'expliquer ce qu'elle fait, à éviter les slogans « européistes », à avouer ses échecs, à formuler des regrets, à parler avec des mots simples. Lundi soir, elle a dit vouloir « prendre les Grecs sous les bras », les mêmes Grecs que l'intransigeance allemande, au début de la crise de l'euro, a contribué à faire sombrer dans le marasme. Et tout à coup, le pacte que l'Europe est en train de passer avec la Turquie, ce rapport de force inédit qui marquera probablement l'acte de naissance d'une politique étrangère européenne, devenait un geste en direction d'Athènes. Ce qu'il est effectivement. Merkel ne fait pas semblant d'avoir un grand dessein. Elle admet qu'elle avance pas à pas.

Merkel improvise

Certes la chancelière soutenait avant la crise la poursuite des négociations d'adhésion avec la Turquie. Mais c'était pour « s'inscrire dans la tradition », dit-elle. Avec la crise des migrants, « c'est différent ». Différent et nouveau, à cause de « la position géopolitique de la Turquie ». Géopolitique, voilà un mot qui a longtemps été banni du vocabulaire politique allemand, pour avoir trop été utilisé sous le nazisme, et qui refait surface dans une Union européenne jusqu'à ce jour incapable de se penser comme puissance !

Personne ne sait si l'Union survivra aux crises multiples qu'elle traverse. Mais une chose est sûre : ce choc migratoire est en train d'achever la mue commencée après la Chute du Mur. L'Union européenne avait été créée pour brider l'Allemagne, pour empêcher que sa position d'État tampon entre l'Est et l'Ouest ne soit le prétexte de son réarmement.

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En une génération, ce qui devait être un carcan à sa puissance naturelle est devenu le berceau de celle-ci. « À moyen terme, la puissance allemande deviendra un problème existentiel pour l'Union européenne. Non pas uniquement pour la France, mais pour toute l'Europe », écrit Luuk van Middelaar dans une remarquable analyse du « couple » franco-allemand (*), dans laquelle cet historien qui fut conseiller du président du Conseil pendant cinq ans dresse a contrario le constat sans concession de la difficulté française à retrouver sa place.

(*) France-Allemagne : une incompréhension permanente. Revue Le Débat, 2015/5.

Florence Autret

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