Alstom et les marchands d'illusions

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(Crédits : © Christian Hartmann / Reuters)
L'Etat ne peut pas tout mais quand même il sait commander des locomotives... Et tordre le bras de la SNCF pour acheter français. Le plan de sauvetage in extremis de l'usine d'Alstom à Belfort suffira-t-il pour donner un avenir industriel en France au fabricant du TGV ?

Henri Poupart-Lafarge, le PDG d'Alstom, a le sens du timing. Annoncer, au lendemain du départ du ministère de l'Économie d'Emmanuel Macron - lequel assure n'avoir jamais entendu parler de cette hypothèse -, la décision du groupe de fermer l'usine emblématique de Belfort, celle d'où sont sorties les premières locomotives du TGV, a forcé le monde politique à rechercher une solution favorable au maintien de cette usine.

De Jean-Pierre Chevènement, baron de Belfort - « On a nationalisé Renault à la Libération pour moins que cela » - à Philippe Martinez, le leader de la CGT, qui n'a pas hésité à accuser, sans rire, la concurrence déloyale que font les « cars Macron » à la SNCF (et pourquoi pas Blablacar...), on a tout entendu sur ce dossier ces derniers jours... durant lesquels le fantôme de Florange a plané sur la campagne présidentielle.
Entre les attaques contre Macron, qui se serait plus occupé de sa startup En Marche que des dossiers industriels, celles contre Arnaud Montebourg, qui se serait nourri de rêves en obtenant de Bouygues qu'il cède à l'État une participation de 20 %, qui manifestement ne sert à rien, les rodomontades du nouveau sous-ministre de l'Industrie, et les convocations à Bercy, la machine démagogique a fonctionné à plein régime. Et c'est finalement du ministre des Transports qu'est venue la planche de salut. L'État ne peut pas tout, certes, mais il peut visiblement commander des trains sans se soucier de savoir si la France en a besoin.

Alain Vidalies a donc pour mission de tordre le bras aux patrons de la SNCF, de la RATP et aux présidents de Régions pour qu'ils achètent français, et regarnissent ainsi les carnets de commande d'Alstom Belfort. Les concurrents apprécieront cette entorse à la libre concurrence, dont il reste à démontrer qu'elle sera effective et suffisante. Le PDG du groupe s'est-il lancé dans un habile chantage pour profiter de la période électorale afin de mettre l'État au pied du mur ? Alstom n'en est pas à son coup d'essai. Sous Chirac, déjà, le groupe avait failli mourir, lâché par les banques (françaises) en raison d'un trou d'air dans son carnet de commande, et l'État déjà, avec Nicolas Sarkozy à Bercy, avait tordu le nez de Bruxelles pour sortir ce fleuron industriel de la mauvaise passe. Une dizaine d'années plus tard, Alstom a vu sa branche Énergie passer sous pavillon américain, rachetée par General Electric, au nez et à la barbe de l'allemand Siemens. Et sa branche transport, le nouvel Alstom, voit son avenir en France dépendre de commandes artificiellement gonflées par l'émotion politique, alors que le destin du groupe se joue surtout à l'international. À quoi servent les 20 % détenus par l'État, puisque la seule menace de fermer une usine suffit à le faire réagir ? Réponse : à rien !

Reste une réalité, qui devrait servir de leçons à tous ceux qui vont parler d'industrie et d'emplois pendant la campagne des présidentielles. Le rôle de l'État est-il de forcer une SNCF surendettée à acheter des trains chèrement payés pour sauver une usine ? Ou bien de créer les conditions pour que le transport ferroviaire se développe à des prix compétitifs avec les offres alternatives ? L'État doit-il sauver à tout prix Alstom Belfort, au risque d'empêcher un groupe industriel de réorganiser sa production, de baisser ses coûts et sauver in fine plus d'emplois pour conquérir des marchés à l'étranger ?
On l'a vu avec Florange ou avec l'usine PSA Aulnay : être un marchand d'illusions pendant les campagnes électorales est rarement de bon augure et ne pas dire aux électeurs la vérité sur les mutations économiques en cours ne prépare pas la France à être demain plus forte sur le plan industriel. Mais en effet, c'est un bon moyen pour se faire élire, ou réélire...

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Commentaires
a écrit le 14/09/2016 à 22:13 :
On veut transférer l'outil de travail à Reichshoffen: mais qu'y fabrique-t-on? En quoi cette usine est-elle mieux adaptée à l'avenir ferroviaire d'Alstom? bientôt il ne restera plus qu'Aytré-La Rochelle, mais pour combien de temps? A saint Ouen , il n'y a plus de fabrication industrielle mais seulement des bureaux d'ingénierie. Quelques derniers contrats ont été des fours lorsque Alstom a voulu vendre du clé en main lors d'appels d'offre tramway. Dubaï est un excellent exemple de gâchis en raison de la durée du contrat qui s'est éternisé et la réduction du nombre de rames réellement vendues; La maintenance des installations et du matériel sera également un gouffre financier car définie dès la réponse au concours. (ce n'était pas un appel d'offres avec détail estimatif et autres...).
Réponse de le 15/09/2016 à 8:03 :
usine d'un autre age ! : http://www.lemonde.fr/economie-francaise/article/2016/09/08/alstom-a-belfort-l-adieu-a-l-usine_4994549_1656968.html
a écrit le 14/09/2016 à 16:39 :
Alstom c'est le fruit de la vente des bonnes activités du groupe porteuses d'avenir et la conservation d'une production industrielle intéressante et portée haut technologiquement mais soumise à des aléas beaucoup plus importants notamment compte tenu de son secteur étroit.
Réponse de le 15/09/2016 à 7:39 :
Lorsque l'on voit les bâtiments qui datent du 19ieme ... je comprends mieux les choses !
a écrit le 14/09/2016 à 12:30 :
Tout cela est aussi en grande partie la faute de UE qui impose depuis 30 ans une ouverture de l'Europe totale aux produits étrangers sans protection comme le font les asiatiques ou les américains et qui en plus refuse les alliances entre européens, sous couvert de concurrence déloyale, pour constituer de grands groupes mondiaux.
Réponse de le 14/09/2016 à 15:42 :
@reverjovial
vous dites n'importe quoi.
1) Ce n'est pas la faute de l'UE. Il y a des protections et des barrières douanières à l'extérieure de l'UE.
2) Quant à la concurrence déloyal et le refus de méga fusion pour abus de position dominante ça existe au USA... et quel est le rapport avec le fermeture d'Alstom à Belfort?
a écrit le 14/09/2016 à 12:12 :
Le délire émotionnel de la classe politique est affligeant pour tous les français. Ce n'est pas un atelier de 400 employés dans une usine de 2494 à Belfort, dans une entreprise industrielle de 60000 dans le monde qui met en danger la vie d'Alstom. L'émotion soulevée par la fermeture du premier atelier de l'entreprise créé en 1879 devrait raisonnablement déboucher sur la création d'un musée, sans surendetter la France à travers la SNCF. C'est le sens de la brochure d' Alstom publiée sur l'Internet en janvier 2016 au sujet du site de Belfort. Comment prétendre que la classe politique n'était pas au courant?
a écrit le 14/09/2016 à 11:10 :
L'état est totalement fautif, pour les raisons suivantes: il s'est servi de la SNCF (avec sa gestion déjà calamiteuse) comme levier électoral par le biais du TGV. Ce dernier coûtant une fortune à construire et à maintenir (pourquoi ne pas y être allé progressivement comme au Royaume-Uni...), la dette de la SNCF devient monstrueuse (50 milliards au moins), et aussi l'empêche de renouveler son matériel en état de décrépitude avancée (voir les intercités sur les Paris-Normandie), et donc de passer des commandes. Et après avoir créé toutes les conditions pour qu'il n'y ait plus de commandes, ce même état s'offusque d'une fermeture d'usine. C'est l'hôpital qui se fiche de la charité, très clairement.
a écrit le 14/09/2016 à 10:35 :
"les mutations économiques en cours ne prépare pas la France à être demain plus forte sur le plan industriel". L' Etat met en effet un emplâtre sur une jambe de bois, mais les entreprises sont aussi responsables. Elles n'anticipent rien et annoncent du jour au lendemain fermer, délocaliser, transférer sans se soucier des conséquences sur le personnel humain. Bien heureuses de se reposer sur la collectivité pour assumer les problèmes. Le coût humain est inchiffrable, le coût économique l'est, il faut donc que les entreprises gérées "à la hussarde" (à l'américaine, à la doxa néo-libérale) connaissent aussi le goût du sang. Leur sang, c'est l'argent, celui des actionnaires tout puissants. Il faut saigner ces entreprises malfaisantes en les faisant payer pour leurs actions "crasses". Elles pourraient en mourir? Pas si grave, puisqu'elles sont "mauvaises" d'autres prendront la place... pour mieux ... ou pire, mais ça c'est la vie.
Réponse de le 14/09/2016 à 11:34 :
dire : "on a rein en commande pour ce site das 2 ans", donc il faut prévoir une alternative pour dans 2 ans, par exemple en transférant vers un autre site" est il réellement la marque d'une gestion irresponsable , "à la hussarde " ?
a écrit le 14/09/2016 à 10:15 :
La plupart des politiciens n'ont pas les compétences requises pour appréhender les problèmes de l'industrie. Beaucoup sont issus de la fonction publique et n'ont aucune idée de la concurrence féroce provoquée par la mondialisation des économies.
Il suffit de regarder notre fiscalité qui change sans arrêt, du maquis de réglementations qui strates après strates , polluent les initiatives
Notre pays en raison d'une idéologie dépassée, n'a pas non plus de fonds de pensions tricolores qui pourraient financer les entreprises. 100 % des sociétés du CAC 40 sont contrôlées par des capitaux étrangers à la recherche de rentabilité. Notre système centralisé et étatique est à bout de souffle, il serait temps de rentrer dans le 21 ème siècle.
a écrit le 14/09/2016 à 9:39 :
La guéguerre entre Lauvergeon (Areva) et Proglio (EDF) nous a fait perdre des marchés et failli faire couler le nucléaire français. Faut-il recommencer avec le ferroviaire ?
a écrit le 14/09/2016 à 9:16 :
La Tribune devrait s'intéresser à cette idée de réforme fiscale permettant de basculer la fiscalité du travail sur la fiscalité énergétique.
a écrit le 14/09/2016 à 9:12 :
Alstom ne peut réorganiser sa production. Distance entre le nouveau site et Belfort 200 km . Les gens répugnent à bouger même pour rester en France et dans la même région, la force des habitudes. Ça risque encore de nous coûter un bras cette histoire.Si en plus les cars Macron font de la concurrence déloyale(dixit Martinez),alors là mon pauvre monsieur...
a écrit le 14/09/2016 à 9:10 :
L'état a raison, il faut sauver notre industrie, ce sont surtout les ouvriers et les non diplômés qui sont au chomage, d'ailleurs on entend jamais la droite sur le secteur industriel en France !
Réponse de le 14/09/2016 à 10:41 :
Politique et Économie sont antinomiques. On le vérifie une fois de plus. Les logiques qui les animent n'ont rien à voir entre elles.. L'industrie, si elle a à se sauver, ne peut le faire que par elle même. Et lorsque l'Etat s'en mêle en privilégiant l'emploi, c'est au détriment de la compétitivité qui garantit les emplois futurs...
a écrit le 14/09/2016 à 9:00 :
L'Etat doit intervenir avec les moyens à sa disposition. C'est le cas de la fiscalité. L'Etat doit basculer la fiscalité du travail sur la fiscalité énergétique. C'est urgent. La prochaine élection présidentielle est une occasion unique pour proposer un projet de réforme fiscale. Qui va en profiter?
a écrit le 14/09/2016 à 8:30 :
Enfin un très bon article qui met bien le doigt la ou est la vérité.

" Le rôle de l'État est-il de forcer une SNCF surendettée à acheter des trains chèrement payés pour sauver une usine ? Ou bien de créer les conditions pour que le transport ferroviaire se développe à des prix compétitifs avec les offres alternatives ? L'État doit-il sauver à tout prix Alstom Belfort, au risque d'empêcher un groupe industriel de réorganiser sa production, de baisser ses coûts et sauver in fine plus d'emplois pour conquérir des marchés à l'étranger ?"

Notez que cela est d'autant plus cocasse qu'il y a moins de 3 mois le gouvernement MR Valls etc le président MR Hollande, et les copains de ses opportunistes (la CFDT ...) nous ont expliqué que le loi travail El Khomri qui permet de virer des salariés si le chiffre d'affaire d'une boite baisse est la solution pour s'en sortir... La on parle pas de virer les gens mais de restructuration industrielle avec mutation possible voir plan de départ favorable (qui va être négocié avec les partenaires sociaux et les politiques ...).
Nous avons des clowns au pouvoir, hypocrites, prêts aux pires mensonges pour se faire réélire. On tend un tapis rouge pour faire élire Marine Le Pen l'année prochaine, elle ne se privera pas de dire UMPS tous pareils.
a écrit le 14/09/2016 à 6:29 :
Voilà tout est dans le titre ....! pourquoi l'état obligerait les industriels à acheter plus cher du made in France....? au final s'est appauvrir graduellement le pays ...avant l'implosion finale de l'économie dirigée...! l'avenir industriel de la France ne peut existé dans un marché semi-fermé ...mais dans un marché ouvert ..hélas ,depuis la chute du mur de Berlin ,il y a déjà 26 ans....avec le passage "brutal" d'un monde bipolaire à un monde multipolaire ...la France n'a pas prit la mesure de cette révolution et n'a initié ni les mentalités ni les outils économico/financiers pour affronter ce nouveau marché...bizarrement le Royaume Uni , est le mieux positionné actuellement pour conforter son avenir économique ......!
a écrit le 13/09/2016 à 21:28 :
va-t-on un jour choisir ! la libre entreprise ou l'économie planifiée de feu l'URSS
? Si ALSTOM n'a pas de travail pour maintenir Belfort en activité c'est qu'il n'y a pas de commande de TGV ! on a consacré toute la capacité de production de cette usine depuis 30 ans à la fabrication de TGV pour la SNCF : marché captif ! et on a oublié les locomotives électriques et diesel qu'on ne sait plus faire ! on ne va pas fabriquer des TGV de stock
Alors comme au temps de l'abandon des locos à vapeur on doit fermer l'usine et ne pas appeler la SNCF donc les contribuables au secours .
a écrit le 13/09/2016 à 21:02 :
Vous y allez un peu fort. Le rôle de l'Etat eut été de garder les conditions d'avoir un conglomérat en France et un taux de 25 % pour l'industrie.
Quant à la libre concurrence, je pense que les Chinois s'en tamponnent, les Américains imposent la construction chez eux etc ...
Vous ne seriez pas un banquier par exemple ... du type Macron.
Assez d'angélisme. L'Etat peut aider une entreprise a garder un peu d'air, effectivement pour ajuster son outil industriel. Pour cela, il faut des gens compétents ... espèce en voix d'extinction.
a écrit le 13/09/2016 à 20:52 :
Un pur moment de démagogie pure, un état sans argent va forcer des entreprises au bord du gouffre financier à acheter des locomotives. C'est le contribuable, l'usager qui va payer. Le rôle de l' état est de former le personnel à d'autres métiers, d'essayer d'installer d'autres entreprises. La formation continue existe, l'accompagnement à la mobilité aussi. Gérer s'est prévoir. Pas de mettre un plâtre sur une jambe de bois. Euh les salariés des banques, des mutuelles, de SFR n'ont pas le droit à tant d'égards de la part du gouvernement. Deux poids, deux mesures, voici la nouvelle égalité républicaine.
a écrit le 13/09/2016 à 20:46 :
Personne pour racheter ? Si , si le contribuable !
a écrit le 13/09/2016 à 20:27 :
@Philippe Mabille
Excellent article.
Cordialement

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