Le paradigme de Spartacus

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Abdelmalek Alaoui
Abdelmalek Alaoui (Crédits : DR)
RUPTURE(s). Tout ou presque a été dit sur les talents de visionnaire du cinéaste Stanley Kubrick. « 2001, l’odyssée de l’Espace », préfigurait les dérives potentielles de l’Intelligence artificielle et le règne des machines, thème qui fait plus que jamais débat. « Orange mécanique » annonçait les errements liés à la drogue, à l’ultra-violence et au jeunisme totalitaire, autant de problématiques auxquelles sont confrontées la plupart des grands ensembles urbains. Mais peut-être est-ce une autre de ses œuvres, un péplum de 1960, qui nous renseigne le mieux sur notre époque. Et si notre civilisation était aux prises avec le paradigme de Spartacus ?

A priori, vouloir tracer un parallèle entre notre époque et le film tiré du roman de Howard Fast pourrait sembler hasardeux. Qu'aurait en commun le monde de 2019 avec les tiraillements de l'Empire romain aux prises avec la révolte des esclaves ?

Pourtant, à revoir avec attention ce chef d'œuvre, tout ou presque semble nous interpeller, telle une incantation à la vigilance qui aurait traversé cinq décennies afin de nous mettre en garde.

Spartacus, c'est d'abord l'histoire d'un dialogue tridimensionnel entre trois conceptions du monde, de l'histoire, et de la vie en commun

Spartacus, c'est d'abord l'histoire d'un dialogue tridimensionnel entre trois conceptions du monde, de l'histoire, et de la vie en commun. D'un côté, Sempronius Gracchus, sénateur romain « plébéien », c'est-à-dire issu du peuple. Corrompu, mais attaché à la république et aux valeurs qu'elle porte, il est le symbole des démocraties en déclin, de la culture du compromis et de l'attachement aux privilèges acquis que l'on retrouve aujourd'hui dans nombre de parlements de par le monde. Son moteur est la recherche du consensus « mou », résumé dans un raccourci saisissant lorsqu'il affirme pour justifier un retournement d'alliance que la « politique est une profession pratique, si un criminel a ce que vous voulez, vous faites affaire avec lui ».

Face à lui, Marcus Licinius Crassus, général et patricien issu de la plus haute noblesse romaine. Il est partisan d'un pouvoir « vertical » - certains diraient jupitérien- et souhaite avant tout le rétablissement de l'« ordre » dans le cadre d'un leadership autoritaire au sein duquel les pouvoirs du sénat se limiteraient à ceux d'une vague chambre d'enregistrement. Entre les deux Romains, une guerre sans merci pour le pouvoir s'engage tout au long de la narration, Gracchus faisant usage de tout l'arsenal florentin cultivé à l'aune d'années passées dans les arcanes de la politique romaine, et Crassus utilisant son immense fortune ainsi que sa force militaire pour tenter d'atteindre le pouvoir absolu.

La bataille de deux anciens mondes

En somme, se livre dans Rome une bataille entre deux anciens mondes, ceux des démocraties molles et des pouvoirs autoritaires, faisant ainsi écho au mouvement de balancier perpétuel qu'a connu l'humanité depuis près de trois cents ans. Dès qu'une démocratie s'étiole, devient moins exigeante et distribue ses faveurs aux seuls initiés, elle est automatiquement en danger qu'un « grand homme » ne vienne la ravir au prétexte de la sauver. Souvent, les dommages causés seront grands, mais seules les conquêtes militaires seront retenues par l'histoire.

Sauf que ce bel ordonnancement n'avait pas prévu l'arrivée d'un troisième protagoniste, en la personne de Spartacus. Gladiateur - donc privé de son libre arbitre- il n'en est pas moins nourri, logé et blanchi par son « employeur », qui lui garantit ainsi les besoins élémentaires de la pyramide de Maslow. Sauf que Spartacus veut plus. Il veut s'accomplir, se réaliser, et sa quête trouvera écho auprès de centaines de milliers d'humiliés qui prendront les armes pour s'inviter dans la bataille du pouvoir romain. À l'instar de leurs lointains descendants qui ont occupé tour à tour Wall Street ou les ronds-points de l'hexagone, les révoltés de l'Empire romain ont entrepris de bousculer la bataille du sommet, rejetant avec la même force la démocratie déclinante et l'autoritarisme se parant des atours de la bienveillance.

Bousculé, poussé dans ses retranchements, l'ordre ancien - combiné à la force brute- n'en finira pas moins par triompher de la « revanche des humiliés » portée par Spartacus. Deux mille ans plus tard, alors que les démocraties déclinent, que les milliardaires et les populistes s'invitent dans les courses au pouvoir de par le monde, il n'est pas sûr que le paradigme de Spartacus connaisse le même épilogue. Rappelons que Crassus avait comme adjoint un jeune militaire romain plein d'ambition, qui n'hésitera pas quelques années plus tard à franchir le Rubicon afin d'en finir avec la république. Son nom ? Caïus Julius César. C'est dire si nous avons besoin d'un sursaut.

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Commentaires
a écrit le 03/09/2019 à 9:03 :
"« Orange mécanique » annonçait les errements liés à la drogue, à l’ultra-violence et au jeunisme totalitaire"

Non, les conséquences de la vie moderne manichéenne, avec ses immeubles aliénants, ses décorations d'intérieurs abrutissant, cette vie d'employé de bureaux lobotomisante, cette obéissance aveugle sans aucune réflexion ne pouvant que générer une explosion de violence en réaction venant d'une génération désespérée. Les phénomènes que vous citez étant des conséquences de cette vie de prisonniers.

Les gilets jaunes incarnent un message fort mais que l'inculture naturelle de nos dirigeants n'est pas en mesure d'appréhender. Ce ne sont pas des anarchistes, ce sont des gens qui travaillent, de plus en plus exploités et qui voient bien que leur avenir est menacé malgré leur obéissance aveugle envers le système, ils ne se révolteront jamais ils mourront en obéissant car notre civilisation n'est qu'oligarchie depuis la nuit des temps les classes productrices étant conditionnées à obéir aux classes dirigeantes.

Du coup le fait qu'ils se soient exposés exposent une détresse jamais vu mais alors que comme le dit Nietzsche, au final c'est le peuple qui guide la civilisation, c'est lui qui nous emmène là ou là, il nous a hurlé que c'était fini qu'il était complètement perdu, qu'i ne se reconnaissait plus dans les ordres qu'il subissait. C'est un signal d'alarme terrible mais les classes dirigeantes, aveuglées par leurs possessions sont incapables intellectuellement de comprendre que leurs agissements nous mènent directement vers le chaos, même la classe productrice leur hurle.

Et le pire c'est que au début je pensais qu'elle faisait exprès de ne pas entendre mais c'est bien pire, elle ne l'entend vraiment pas, elle n'est même plus capable de comprendre ça.
a écrit le 03/09/2019 à 8:20 :
Excellent article, si je puis me permettre d'émettre un jugement !

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