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Le paradigme de Spartacus

Photo de Abdelmalek Alaoui

Abdelmalek Alaoui

Publié le 03 septembre 2019 à 06:00

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RUPTURE(s). Tout ou presque a été dit sur les talents de visionnaire du cinéaste Stanley Kubrick. « 2001, l’odyssée de l’Espace », préfigurait les dérives potentielles de l’Intelligence artificielle et le règne des machines, thème qui fait plus que jamais débat. « Orange mécanique » annonçait les errements liés à la drogue, à l’ultra-violence et au jeunisme totalitaire, autant de problématiques auxquelles sont confrontées la plupart des grands ensembles urbains. Mais peut-être est-ce une autre de ses œuvres, un péplum de 1960, qui nous renseigne le mieux sur notre époque. Et si notre...

... ion était aux prises avec le paradigme de Spartacus ?

A priori, vouloir tracer un parallèle entre notre époque et le film tiré du roman de Howard Fast pourrait sembler hasardeux. Qu'aurait en commun le monde de 2019 avec les tiraillements de l'Empire romain aux prises avec la révolte des esclaves ?

Pourtant, à revoir avec attention ce chef d'œuvre, tout ou presque semble nous interpeller, telle une incantation à la vigilance qui aurait traversé cinq décennies afin de nous mettre en garde.

Spartacus, c'est d'abord l'histoire d'un dialogue tridimensionnel entre trois conceptions du monde, de l'histoire, et de la vie en commun

Spartacus, c'est d'abord l'histoire d'un dialogue tridimensionnel entre trois conceptions du monde, de l'histoire, et de la vie en commun. D'un côté, Sempronius Gracchus, sénateur romain « plébéien », c'est-à-dire issu du peuple. Corrompu, mais attaché à la république et aux valeurs qu'elle porte, il est le symbole des démocraties en déclin, de la culture du compromis et de l'attachement aux privilèges acquis que l'on retrouve aujourd'hui dans nombre de parlements de par le monde. Son moteur est la recherche du consensus « mou », résumé dans un raccourci saisissant lorsqu'il affirme pour justifier un retournement d'alliance que la « politique est une profession pratique, si un criminel a ce que vous voulez, vous faites affaire avec lui ».

Face à lui, Marcus Licinius Crassus, général et patricien issu de la plus haute noblesse romaine. Il est partisan d'un pouvoir « vertical » - certains diraient jupitérien- et souhaite avant tout le rétablissement de l'« ordre » dans le cadre d'un leadership autoritaire au sein duquel les pouvoirs du sénat se limiteraient à ceux d'une vague chambre d'enregistrement. Entre les deux Romains, une guerre sans merci pour le pouvoir s'engage tout au long de la narration, Gracchus faisant usage de tout l'arsenal florentin cultivé à l'aune d'années passées dans les arcanes de la politique romaine, et Crassus utilisant son immense fortune ainsi que sa force militaire pour tenter d'atteindre le pouvoir absolu.

La bataille de deux anciens mondes

En somme, se livre dans Rome une bataille entre deux anciens mondes, ceux des démocraties molles et des pouvoirs autoritaires, faisant ainsi écho au mouvement de balancier perpétuel qu'a connu l'humanité depuis près de trois cents ans. Dès qu'une démocratie s'étiole, devient moins exigeante et distribue ses faveurs aux seuls initiés, elle est automatiquement en danger qu'un « grand homme » ne vienne la ravir au prétexte de la sauver. Souvent, les dommages causés seront grands, mais seules les conquêtes militaires seront retenues par l'histoire.

Sauf que ce bel ordonnancement n'avait pas prévu l'arrivée d'un troisième protagoniste, en la personne de Spartacus. Gladiateur - donc privé de son libre arbitre- il n'en est pas moins nourri, logé et blanchi par son « employeur », qui lui garantit ainsi les besoins élémentaires de la pyramide de Maslow. Sauf que Spartacus veut plus. Il veut s'accomplir, se réaliser, et sa quête trouvera écho auprès de centaines de milliers d'humiliés qui prendront les armes pour s'inviter dans la bataille du pouvoir romain. À l'instar de leurs lointains descendants qui ont occupé tour à tour Wall Street ou les ronds-points de l'hexagone, les révoltés de l'Empire romain ont entrepris de bousculer la bataille du sommet, rejetant avec la même force la démocratie déclinante et l'autoritarisme se parant des atours de la bienveillance.

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Bousculé, poussé dans ses retranchements, l'ordre ancien - combiné à la force brute- n'en finira pas moins par triompher de la « revanche des humiliés » portée par Spartacus. Deux mille ans plus tard, alors que les démocraties déclinent, que les milliardaires et les populistes s'invitent dans les courses au pouvoir de par le monde, il n'est pas sûr que le paradigme de Spartacus connaisse le même épilogue. Rappelons que Crassus avait comme adjoint un jeune militaire romain plein d'ambition, qui n'hésitera pas quelques années plus tard à franchir le Rubicon afin d'en finir avec la république. Son nom ? Caïus Julius César. C'est dire si nous avons besoin d'un sursaut.

Abdelmalek Alaoui

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