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« Seuls, ensemble » ou le paradoxe de Lucy

Photo de Abdelmalek Alaoui

Abdelmalek Alaoui

Publié le 29 mars 2021 à 06:00

Alaoui 2020

Abdelmalek Alaoui, Editorialiste.

Guepard/LTA

Le Quotidien Numérique

04 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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Rupture(s). « Lucy in the Sky with Diamonds » chantaient les Beatles dans leur ode psychédélique de 1967. Sept ans plus tard, en 1974, une équipe de chercheurs et paléontologues français et américains, emmenée par le célèbre Yves Coppens découvre en Éthiopie le plus célèbre squelette d’australopithèque, datant de 3,2 millions d’année. Écoutant le tube du groupe anglais dans leur campement, ils lui donnent le nom de Lucy. Que nous enseigne-t-elle sur ce moment particulier de notre époque ? De quel paradoxe est-elle le nom ?

Le ciel et la terre sont-ils incompatibles ? Peut-on à la fois ambitionner de coloniser mars tout en mettant en place des restrictions aux déplacements les plus drastiques jamais enregistrées par l'humanité ?  Ce n'est là qu'une facette du paradoxe de Lucy, illustré par la très sérieuse NASA qui s'inspire de l'association du fossile avec le tube des Beatles pour nommer sa sonde qui doit explorer l'orbite de la planète Jupiter en Octobre 2021.

La Lucy de 1967 se rêvait dans le ciel avec des diamants, entourée de « mandariniers et des cieux de marmelade. » Elle est le miroir d'une époque, celle de la libération sexuelle, d'une ouverture sans précédent sur la musique, les sciences sociales et la lutte contre les inégalités. Elle est le symbole d'une envie d'épanouissement personnel sans précédent et d'affranchissement des carcans sociaux qui résonne encore particulièrement en notre époque. Elle est le fruit, selon la légende, d'un dessin de la fille de John Lennon.

Notre ancêtre d'il y a trois millions d'années, quant à elle, avait des préoccupations plus prosaïques, mais non dénuées d'importance. Il lui fallait se nourrir, se chauffer, se défendre contre les bêtes sauvages et les agressions de son environnement. Mais surtout, comme le révèlent les travaux de l'équipe d'Yves Coppens, elle ambitionnait de se déplacer. En bref, elle fut la première touriste de l'humanité. L'un des premiers bipèdes qui s'adonnât à cette caractéristique si typique de l'espèce humaine : le plaisir de la découverte et de l'ailleurs.

« Seuls, ensemble »

Faut-il y voir un châtiment de nos vanités que nous soit interdit depuis près d'un an de nous déplacer et d'aller flâner, découvrir, échanger et interagir ? Bien sûr, certains diront qu'à l'ère du numérique, les champs d'exploration ont été démultipliés, et que le lien est toujours possible à travers les écrans, les applications et les réseaux sociaux. Les écrans sont désormais souverains, présents partout, on presque fini de coloniser le monde du travail, achevant la fameuse « machine à café » du bureau autant aimée qu'honnie. Mais surtout, de par leur caractère addictif, les écrans ont peu à peu achevé l'un des luxes ultimes qui était encore à notre portée : s'ennuyer. Or l'ennui est à l'homme ce que les branchies sont à un poisson, un moyen de respirer. Jules Renard disait à cet égard : « Aucune vie n'est assez courte pour que l'ennui n'y trouve pas sa place ». Sans ennui, et avec la prévalence du numérique, nous risquons de verser dans un monde où nous sommes fondamentalement seuls, mais ensemble. Peu à peu, de manière insidieuse et presque imperceptible, nous avons perdu le contrôle.

Une année décisive

Peut-être ne réalisons-nous pas à quel point l'année que nous venons de traverser constitue un tournant. Obnubilés par le « Monde d'après » - qui ressemblera en tous points au monde d'avant -, nous avons l'œil rivé sur la courbe épidémique, la campagne vaccinale, les mouvements géopolitiques et la montée des tensions. Les analystes rivalisent de termes complexes et anxiogènes pour décrire les « fractures » sociétales, technologiques, commerciales ou climatiques, prédisant même une « grande réinitialisation » qui surviendrait en sortie de crise. Peu s'expriment sur l'impact psychologique provoqué par la combinaison des mesures restrictives avec l'irrésistible montée en puissance des écrans. Heureusement, la littérature est là pour nous le rappeler. Parfois avec violence.

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« Les enfants sont rois », conte moderne apocalyptique

C'est à l'aune de ce paradoxe de Lucy, qui réunit désir fort d'une alternative au monde actuel et impossibilité d'en sortir, qu'il faut lire le dernier ouvrage de la romancière Delphine de Vigan, « Les enfants sont rois », paru en ce début 2021. Construit comme un thriller autour de l'enlèvement d'une enfant star des réseaux sociaux,  cet ouvrage met en lumière les effets pervers de beaucoup de maux du XXIe siècle. Instrumentalisée par une mère assoiffée de notoriété, la jeune Kimmy Diore, six ans - et son frère Sammy -, est devenue littéralement « prisonnière du réseau ». Chaque étape, fusse-t-elle minime, de sa vie privée est exposée au public. Ce dernier décide et arbitre de ce qu'elle doit porter ou acheter. Il exige qu'elle soit toujours d'humeur égale. Derrière les sourires de façades composés pour les caméras, un véritable business se développe, embarquant une famille entière dans une vie virtuelle qui vient se substituer à la vie réelle. La conclusion de cet ouvrage, amère, est emblématique. L'enfant enlevée cherchera à renouer avec celle qui l'a kidnappée, qui avait vu et compris sa souffrance, et voulait l'en extraire quelques jours, afin qu'elle puisse retrouver une vie « normale ». Dans un monde où l'«adaptation» et l'«agilité» sont érigées en nouvelles idoles qu'il nous faudrait adorer, le moment est probablement venu de méditer cette citation du philosophe Harold Bernat : « Bien au contraire, le pire n'est jamais certain, et c'est pour cette raison qu'il faut faire bouger les choses, s'adapter, ne pas se résigner. »

Comme Lucy, nous avons la capacité de nous extraire de notre condition. A condition de le vouloir. Mais ça, c'est une autre histoire...

Abdelmalek Alaoui

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