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La communauté imaginée de l'euro

Par Robert Shiller, professeur de sciences économiques à l'Université de Yale

Publié le 22 mars 2012 à 07:00

Le Quotidien Numérique

04 juin 2026

Photo d'illustration de l'article
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La ville de Spijkenisse aux Pays-Bas est en train de construire chacun des sept ponts représentés sur les billets de banque de l'euro. Les ponts demeurent bel et bien des symboles de culture européenne, vraisemblablement partagés par tous les Européens. Même si la zone euro disparaissait, chaque pays européen pourrait adopter une devise différente tout en maintenant des symboles communs.

Une grande importance, probablement excessive, a été accordée à une éventuelle dissolution de la zone euro. Beaucoup pensent qu'une telle dissolution (si par exemple la Grèce abandonnait l'euro et réintroduisait la drachme) constituerait un échec politique qui menacerait finalement la stabilité de l'Europe. Face au Bundestag en octobre dernier, la Chancelière allemande Angela Merkel a affirmé sans détour : "Personne ne doit croire qu'un autre demi-siècle de paix et de prospérité est garanti en Europe. Ce n'est pas le cas. J'affirme donc que si l'euro échoue, l'Europe échoue. Cela ne doit pas se produire. Par tous les moyens avisés dont nous disposons, nous avons une obligation devant l'Histoire de protéger notre processus d'unification de l'Europe, commencé par nos parents il y a plus de cinquante ans, après des siècles de haine et de sang versé. Aucun de nous ne peut prévoir les conséquences de notre éventuel échec."

L'Europe a connu plus de 250 guerres depuis le commencement de la Renaissance jusqu'au milieu du XVème siècle. Ainsi, il n'est pas alarmiste de s'inquiéter à haute voix pour préserver le sentiment de communauté dont l'Europe a joui pendant les cinquante dernières années. Dans un livre fascinant mais en grande partie surestimé, "How Enemies Become Friends", Charles A. Kupchan passe en revue de nombreuses études de cas historiques sur la façon dont les États-nations, à la longue histoire conflictuelle, sont parvenus finalement à devenir des amis sûrs et pacifiques. Ses exemples comprennent la formation de la Confédération helvétique (1291-1848) ; la création de la Confédération des Iroquois environ un siècle avant l'arrivée des premiers Européens en Amérique ; la fondation des États-Unis (1776-1789) ; l'unification de l'Italie (1861) et de l'Allemagne (1871) ; le rapprochement de la Norvège et de la Suède (1905-1935) ; la formation des Émirats Arabes Unis (1971) ; et le rapprochement Argentine-Brésil des années 70.

Kupchan examine également quelques échecs notables de l'amitié : la Guerre civile des États-Unis (1861-65) ; la fin de l'Alliance anglo-japonaise (1923) ; la fin des relations sino-soviétiques (1960) ; la disparition de République arabe unie (1961) et l'expulsion de Singapour de la Malaisie (1965). Kupchan ne mentionne jamais une devise commune comme une condition de courtoisie entre nations ; en fait, l'intégration économique tend à suivre plutôt qu'à précéder l'accomplissement de l'unité politique. Il considère plutôt l'enclenchement diplomatique comme l'élément essentiel aux aménagements stratégiques et à la confiance mutuelle, et ceci s'accomplit plus facilement si les États ont les mêmes organisations sociales et les mêmes appartenances ethniques.

Mais l'analyse de Kupchan implique qu'une devise commune peut aider des Etats-nations à établir des amitiés durables, car il discute du fait que la construction d'une amitié est plus sûre après qu'un "récit" de changement d'identité a pris racine, conduisant à l'idée que les nations sont comme des membres d'une famille. Une devise commune peut aider à produire d'un tel récit. Par exemple, les Iroquois racontent l'histoire d'un grand guerrier et orateur habile appelé Hiawatha, qui, voyageant avec le mystique Deganawidah, a négocié les traités qui ont établi leur confédération. Il a préconisé de nouvelles cérémonies de deuil pour commémorer les guerriers perdus - et pour remplacer les guerres de vengeance.

Le nouveau récit a été renforcé avec des symboles matériels, apparentés à une devise ou à un drapeau, sous forme de ceintures des perles faites en wampum, la monnaie des Iroquois. Une ancienne ceinture de Hiawatha, datant du XVIIIème siècle (probablement une copie des premières ceintures), contient les symboles des cinq nations - Senaca, Cayuga, Onondaga, Oneida et Mohawk - tout comme le drapeau des États-Unis contient des étoiles qui représentent chacun de ses Etats. La ceinture témoigne aussi du statut de Hiawatha en tant qu'ancêtre de la confédération.

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Les drapeaux peuvent être un symbole qui inspire davantage un destin commun, mais la plupart d'entre nous ne les brandissent pas à la ronde et beaucoup de gens ne les affichent jamais, sauf peut-être lors d'événements sportifs importants ; leur origine, enracinée dans des idées de bataille, peut aujourd'hui nous gêner par leur caractère agressif. Il existe un drapeau de l'Union Européenne, mais on le voit rarement en dehors des bâtiments du gouvernement de l'UE.

Un instituteur britannique a bien exprimé le sentiment en 1910 : "Nous suspectons l'homme qui parle de patriotisme et d'impérialisme, tout comme nous suspectons celui qui parle de religion ou de choses qui ont la plus haute valeur dans la vie. Nous le voyons comme un fumiste ou une personne peu profonde, qui n'a pas réalisé l'insuffisance des mots pour exprimer ce qui est de la plus haute valeur."

Mais la devise nationale, que nous exhibons à chacun de nos achats en espèces, n'éveille aucun soupçon de cette sorte. Ainsi la devise fonctionne comme un rappel d'identité constant, sinon latent. En l'utilisant, chacun fait l'expérience psychologique de participer avec d'autres à une institution commune, et de développer de ce fait un sentiment de confiance en l'effort et en nos collaborateurs.

Chaque union monétaire choisit des symboles de valeurs culturelles communes pour ses pièces de monnaie et ses billets de banque, et ces symboles deviennent une partie du sentiment d'identité partagée. Nous voyons si souvent des visages humains sur les billets de banque, qu'ils finissent par nous devenir familiers, en créant ce que le politologue Benedict Anderson a appelé "la communauté imaginée" qui sous-tend et alimente un sentiment de nationalité.

Les billets de l'euro sont illustrés par des ponts, tels qu'ils sont apparus dans l'ensemble de l'Europe à diverses époques, plutôt que par des images des structures réelles qui pourraient sembler impliquer un respect préférentiel envers certains pays. La ville de Spijkenisse aux Pays-Bas est en train de construire chacun des sept ponts représentés sur les billets de banque de l'euro. Les ponts demeurent bel et bien des symboles de culture européenne, vraisemblablement partagés par tous les Européens.

Comme la technologie électronique moderne n'éliminera pas de sitôt les billets de banque en papier ni les pièces de monnaie, nous avons donc bien le temps de nous servir de la valeur symbolique d'une devise commune. En effet, même si la zone euro disparaissait, chaque pays européen pourrait adopter une devise différente tout en maintenant des symboles communs. Par exemple, il pourrait y avoir un euro grec, un euro espagnol, etc. Les billets pourraient même être illustrés par les mêmes images de ponts.

Même les transactions électroniques devraient pouvoir produire des symboles de paix, de confiance et d'unité. Le fait est que si l'Europe peut préserver la vitalité de ces symboles, alors même une dissolution de la zone euro n'aura pas les graves conséquences politiques prédites pour l'Europe par de nombreuses personnes.

Robert Shiller, professeur de sciences économiques à l'Université de Yale, est co-auteur, avec George Akerlof, de "Les esprits animaux : Comment les forces psychologiques mènent la finance et l'économie".

Copyright Project Syndicate

Par Robert Shiller, professeur de sciences économiques à l'Université de Yale

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