Erdogan n’est pas le seul problème de la Turquie

Le mouvement de contestation contre le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan reprend de plus belle en Turquie. Mais le président n'est pas seul aux manettes du pays... rappelle Dani Rodrik.

8 mn

Dani Rodrik, professeur à l'Université de Princeton. cc Andrzej Barabasz
Dani Rodrik, professeur à l'Université de Princeton. cc Andrzej Barabasz (Crédits : CC Andrzej Barabasz)

Türkan Saylan fut un médecin d'avant-garde, l'une des premières femmes turques dermatologues et une éminente combattante contre la lèpre. Elle fut aussi une laïque convaincue qui créa une fondation pour octroyer des bourses à de jeunes filles afin de leur permettre de suivre une scolarité. En 2009, son domicile fit l'objet d'une perquisition et la police confisqua des documents dans le cadre d'une enquête qui la liait à un groupe présumé terroriste appelé « Ergenekon, » dont l'objectif supposé était de déstabiliser la Turquie pour précipiter un coup d'état militaire.

Malversation des autorités

Saylan était atteinte d'un cancer en phase terminale à l'époque et mourut peu de temps après. Mais les accusations contre ses associés ont été maintenues et participèrent d'une grande vague de procès contre les opposants du Premier ministre Recep Tayyip Erdo?an et de ses alliés du puissant mouvement Gülen constitué des disciples de l'imam Fethullah Gülen.

Les preuves rassemblées dans cette affaire, comme dans tant d'autres, consistent en une série de documents Microsoft Word trouvés dans un ordinateur appartenant à la fondation de T. Saylan. Lorsque récemment les experts américains ont étudié les éléments du disque dur, ils ont fait une découverte étonnante - même si tout à fait courante pour un turc. Les dossiers incriminants avaient été placés sur un disque dur quelques temps après la dernière utilisation de l'ordinateur à la fondation. Dans la mesure où l'ordinateur avait été saisi par la police, il n'a pas été difficile de conclure à une malversation des autorités.

Une liste d'absurdités sans fin

Preuves fabriquées, témoins secrets, et investigations fantaisistes sont les bases des procès fantoches que la police et les procureurs turcs ont fabriqué depuis 2007. Dans la fameuse affaire Sledgehammer, on a trouvé dans l'enquête sur un complot de coup militaire de grossiers anachronismes, dont l'utilisation de Microsoft Office 2007 dans des documents supposément sauvegardés pour la dernière fois en 2003. (Mon beau-père a fait partie des plus de 300 officiers qui ont été mis en prison, et ma femme et moi-même avons longuement documenté les fabrications de preuves dans cette affaire.)

La liste des révélations et des absurdités est sans fin. Dans une autre affaire, on a découvert qu'un document décrivant un complot contre les minorités chrétiennes était parvenu entre les mains de la police avant la date à laquelle les autorités avaient prétendu l'avoir obtenu d'un suspect. Dans cette autre affaire, la police aurait « découvert » la preuve qu'ils recherchaient, malgré le fait qu'ils aient perquisitionné, par erreur, au domicile d'un officier de la marine dont le nom ressemblait beaucoup à la cible visée.

Le pouvoir à distance de Gülen

Pourtant, aucun de ces procès n'a jusqu'à présent capoté. La plupart ont reçu le soutien et la bénédiction de Erdogan qui les a exploité pour discréditer la vieille garde laïque et renforcer son pouvoir. Mais surtout, les procès ont reçu le soutien appuyé du mouvement Gülen.

Gülen vit en exil volontaire en Pennsylvanie, d'où il préside un énorme réseau informel d'écoles, de groupes de réflexion, d'entreprises et de médias déployés sur les cinq continents. Ses fidèles ont établi une centaine d'écoles privées rien qu'aux États-Unis, et le mouvement a grossi en Europe depuis la fondation de la première école Gülen à Stuttgart en Allemagne en 1995.

Gülen a pris le contrôle des institutions

En Turquie, les partisans de Gülen ont effectivement créé un état dans l'état turc, avec une forte main mise sur la police, la justice, et la bureaucratie. Les gülenistes nient toute velléité de contrôle de la police turque, mais ainsi que l'a exprimé un ambassadeur des Etats-Unis en Turquie en 2009, « nous n'avons trouvé personne pour nous prouver le contraire. »

Les transgressions de ses membres restent impunies du fait de l'influence du mouvement au sein du système judiciaire. Dans une affaire bien documentée, un sous-officier, agissant pour le compte du mouvement Gülen depuis une base militaire, a été pris en train de piéger des documents afin de mettre les responsables militaires dans l'embarras. Le procureur militaire qui a enquêté sur l'affaire s'est retrouvé en prison suite à de fausses accusations, tandis que l'auteur des faits a été réintégré. Un commissaire de police qui avait été proche du mouvement et avait rédigé une présentation de ses activités, a été accusé de collaborer avec des groupes d'extrême gauche qu'il avait passé une grande partie de sa carrière à poursuivre ; lui aussi a terminé en prison.

Faire de la Turquie un Etat religieux et conservateur

Le mouvement Gülen utilise ces procès pour bâillonner les critiques et placer ses appuis aux postes administratifs importants. Le but ultime semble être de refaçonner la société turque à l'image religieuse et conservatrice du mouvement. Les médias gülenistes ont été particulièrement actifs envers cette cause, déversant un flot incessant de désinformation sur les accusés dans les procès montés de toute pièce par le mouvement, tout en couvrant les méfaits de la police.

Mais les relations entre Erdo?an et les gülenistes se sont gâtées. Une fois débarrassés de leurs ennemis communs, les laïques, le mouvement ne représentait plus le même intérêt pour Erdo?an. Le point de rupture a été atteint en février 2012, lorsque les gülenistes ont tenté de faire tomber son directeur des services de renseignement, un proche de confiance, se rapprochant dangereusement de Erdo?an lui-même. La réponse de Erdo?an a été de priver de nombreux gülenistes de leurs postes dans la police et la justice.

Erdo?an faible face aux gülenistes

Mais Erdo?an n'est pas véritablement armé pour s'attaquer au mouvement. Des dispositifs d'écoute ont récemment été découverts dans son propre bureau, placés par la police selon ses proches. Erdo?an, connu pour l'impétuosité de son style, a réagi avec un calme remarquable. S'il avait un doute sur le fait que le mouvement possède un trésor de renseignements sensibles - ou pire encore - la révélation des écoutes le lui aura ôté.

La presse étrangère s'est principalement concentrée sur l'attitude de Erdo?an au cours de ces derniers mois. Mais si la Turquie est devenue un bourbier kafkaïen, une république de mauvais tours et de conspirations surréalistes, une grande part de la responsabilité en incombe aux gülenistes. Il serait bon de s'en souvenir alors que le mouvement s'efforce de glisser son actuelle opposition à Erdo?an dans un costume de démocratie et de pluralisme.

Admettre le rôle perturbant du mouvement Gülen

Les commentateurs gülenistes prêchent l'autorité de la loi et les droits de l'homme, alors même que les médias de ces mêmes gülenistes soutiennent les procès à l'évidence fantoches. Le mouvement présente Fethullah Gülen comme un parangon de modération et de tolérance, alors que les sites internet en langue turque mettent en avant ses sermons anti-occidentaux et antisémites. Un tel double langage semble être devenu une seconde nature chez les dirigeants gülenistes.

La bonne nouvelle c'est que le reste du monde a commencé à voir la république de Erdo?an pour ce qu'elle est : un régime de plus en plus autoritaire, construit autour d'un dirigeant populaire mais profondément imparfait. La répression de son gouvernement contre l'opposition pourrait en effet avoir coûté les jeux olympiques de 2020 à la Turquie. Ce qui reste à faire admettre est le rôle indépendant et, assez perturbant, que le mouvement Gülen a joué dans l'impasse dans laquelle se retrouve actuellement la Turquie. Au moment où les Américains et les Européens débattent du rôle du mouvement Gülen dans leurs propres sociétés, ils devraient se pencher plus en détail sur l'expérience turque.

 

Traduit de l'anglais par Frédérique Destribats

 

*Dani Rodrik, professeur en sciences sociales à l'Institute for Advanced Study, Princeton, New Jersey, est l'auteur de The Globalization Paradox: Democracy and the Future of the World Economy (Le Paradoxe de la globalisation : la démocratie et l'avenir de l'économie mondiale, ndt).

 

Copyright: Project Syndicate, 2013.www.project-syndicate.org

 

8 mn

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Commentaires 31
à écrit le 29/09/2013 à 17:54
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mr Erdogan dérange..... oui il dérange parce qu il a été élu démocratiquement 3 fois, il dérange parce que le PIB a été multiplié par 3, il dérange parce la tuquie fabrique des trains a grande vitesse, des tanks, de l'armement lourds, il dérange pa...

à écrit le 28/09/2013 à 0:16
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Voici un article qui ne vaut strictement rien ! Depuis que Mr Erdogan est au pouvoir le revenu des Turcs a presque tiplé, La Turquie est économiquement plus forte, les hôpitaux, écoles sont accessibles par tous ! je pense que les autres pays autour s...

le 29/09/2013 à 17:38
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tout a fait d accord

à écrit le 27/09/2013 à 21:04
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Cet article est à mourir de rire. ça fait 10,5 ans que Erdogan est là. Et ça fait 10,5 ans qu'on le "soupçonne" d'islamiser le pays. Au lieu de l'applaudir pour avoir mis fin au régime militaire Au lieu de le féliciter d'avoir donné à la Turquie, l...

à écrit le 24/09/2013 à 14:50
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republique,democratie,etc ne sont que des outils le but est une société juste ou tous les citoyens sont concidéré de maniere équitable!non? ataturque etais un dictateur qui a tué des dizainne de millier de personne comme bachar aujourd huit et frere ...

le 24/09/2013 à 21:56
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C est faux il y a tjs un prétexte pour nier l état laïque ou insultée Atatürk il ne faut pas oublier ou vous accepter ou pas la réalité nous notre les choses islamiste sont rien avoir avec islam il suffit de voir les texte rumi yunus emre voir hadit...

le 24/09/2013 à 22:11
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si aujourd'hui y a la Turquie ces grâce a Mustafa Kemal ATATURK cette a cause des personne comme vous que le peuple Turque commence a devenir un pays islamique le but ces pas de faire un pays islamique, celui qui veut faire sa priere il le fais, quan...

le 27/09/2013 à 8:50
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En quoi c te gene qu'il est le mot allah a la bouche? Ca te gene pas qu'obama emploi l'emploi a chaque fin de discours (god bless america) a oui il ne dit pas allah cela est acceptable!!!

le 27/09/2013 à 17:14
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prétendre que les turcs sont là grâce à Ataturk c'est du grand n'importe quoi,ils existaient avant lui et auraient continuer après lui,les libyens,algériens,tunisiens etc n'ont pas eu besoin d'un ataturk pour avoir leurs indépendances réfléchis un pe...

le 29/09/2013 à 1:44
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@bobo Revois tes cours d'histoire bobo...L'empire ottoman était allié à l'Allemagne lors de la première guerre mondiale. Comme ils ont, tous les deux, perdu la guerre, l'empire ottoman a été envahi de toutes parts. Le sultan ottoman Mehmed VI a vendu...

à écrit le 24/09/2013 à 12:19
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D'aucun ont observé que la faible visibilité de l'islamisme turc provenait de l'intégration de ses partisans au sein de l'appareil de l'AKP. Après avoir écrasé la vieille mouvance militaro-laïque - à qui la Turquie doit d'avoir échappé à l'anéantisse...

à écrit le 24/09/2013 à 11:31
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D'ailleurs, j'en profite pour vous signaler qu'Erdogan n'est pas un problème en Turquie, les citoyens Turcs le considèrent comme étant une solution (suffrage universel oblige). Alors, est-il un problème pour une minorité ? Fort probable, comme pour t...

à écrit le 24/09/2013 à 11:29
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Voici un article bourré de subjectivité et manquant d'impartialité

à écrit le 24/09/2013 à 10:41
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Les turcs qui supportent aujourd'hui Erdogan ressemblent à des obèses gonflés de suffisance et ils n'auront besoin d'aucun complot étranger ou intérieur pour éclater avec fracas comme toute bulle qui se respecte. Ils seront les artisans de leur propr...

à écrit le 24/09/2013 à 4:14
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90% de la population est derrière le gouvernement Turc amis Français SACHEZ-LE ! les 10% restant sème le K.O et la terreur en cassant tout ce qui trouve sur leur passage mais ce n'est qu'une infime minorité. Tout les Turcs de Turquie et d?ailleurs s...

le 29/09/2013 à 1:27
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Et puis quoi encore...Erdogan c'est Dieu et la Turquie c'est le paradis...Parlons en de cette merveilleuse république...je suis Turque et j'ai honte que cet homme et sa bonne femme représentent la Turquie actuelle. Mustafa Kemal doit bien se retourne...

à écrit le 23/09/2013 à 23:24
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"Erdogan n'est pas la seule problème de la turquie" j'ai bien peur que le problème est loin d'être le 1er ministre qui essaye et reussit d'ailleurs de faire progresser ce pays, le probleme est toutes les autres pays qui ne supportent pas ce fait!

à écrit le 23/09/2013 à 18:53
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Nous en ai fiere de notre gouvernement en turquie qui a etais elue de façon democratique bientot en va depasser toute l'europe et la en va vous voire

à écrit le 23/09/2013 à 18:11
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Ahmet Insel disait l'autre jour que le mouvement Akp, divisé, souhaiterait faire élire Erdogan président, sans lui accorder les nouveaux pouvoirs constitutionnels qui transformeraient la Turquie en régime présidentiel.

à écrit le 23/09/2013 à 16:41
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Bel article qui a su démasquer le rôle néfaste d'Erdogan et son prophète d'antan Fethullah Gulen en Turquie. Ils sont en froids car Erdogan le mégalomane veut diriger tout seul maintenant. Ces deux charlots ont emmené la Turquie dans un état pitoyabl...

à écrit le 23/09/2013 à 7:25
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Erdogan n'est pas le président mais le 1er ministre... Pour information monsieur

à écrit le 23/09/2013 à 5:04
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et les freres macon quesqu il font? majoritaire dans toute les administrations occidentales?! et c est bien connus il n y a jamais de poutch millitaire en turquie!sauf 4!!

à écrit le 23/09/2013 à 2:34
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L'affaire " Ergenekon " ne se limite pas à cette femme cancéreuse ou a des documents dans un disque dure. Même si certains propos sont juste, cet article n'est pas très sérieux, dommage.

à écrit le 22/09/2013 à 22:09
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Une chose à rectifier dans votre chapeau : Erdogan n'est pas président mais premier ministre. Le genre de distinction assez fondamentale en droit constitutionnel...

à écrit le 22/09/2013 à 21:09
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Vous dites n'importe nawak, se sont plus de 3 millions d'enfants qui étaient privé d'écoles, et c'est bien grâce à Erdogan qu'ils peuvent avoir des livres et une scolarité.

le 22/09/2013 à 21:51
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Et les marmottes...

le 22/09/2013 à 22:25
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CES PROPOS SONT DEBILES VOYEZ L EXTRAORDINAIRE BON EN AVANT QUE MR ERDOGAN A FAIT FAIRE A LA TURQUIE D AUTRES PAYS QUI PASSENT LEUR TEMPS A VOLER ET OCCUPER LA TERRE DES AUTRES FERAIENT BIEN DE PRENDRE EXEMPLE DE CE FANTASTIQUE MODERNISME QUE LA ...

le 22/09/2013 à 23:36
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bienvenu au 1 er troll islamiste modere ( c comme cela qu on quailfie Erdogan ) La turquie est l exemple de la voie menant a la verite et au Bonheur que tout le monde doit suivre ( il n y a pas d autres solutions )

le 22/09/2013 à 23:52
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N oubliez pas que vous etes sur les terres des grecques et armeniens que vous avez volés et de plus si vous etes si heureux pourqu oi vous venez en france ?

le 23/09/2013 à 2:56
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Nous sommes sur les terres ottoman et on ete venu en france pour voir l'egoisme et pauvrete....

le 23/09/2013 à 5:20
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A votre place je n attendrai pas la retraite pour rentrer dans votre pays si chère .

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