Pourquoi la croissance des émergents déçoit

On attendait des pays émergents qu'ils soutiennent la croissance mondiale. C'est loin d'être le cas. Explications de Otaviano Canuto, Otaviano Canuto est conseiller et ancien vice-président de la Banque Mondiale
Otaviano Canuto (ex Banque mondiale) souligne les blocages aux réformes existant dans les pays émergents
Otaviano Canuto (ex Banque mondiale) souligne les blocages aux réformes existant dans les pays émergents (Crédits : Project Syndicate)

Les marchés financiers et les médias ont une chose en commun: ils ont tendance à basculer rapidement de l'excitation au pessimisme, et inversement. Et cela n'est jamais tant manifeste que dans les analyses prospectives des économies émergentes. Ces derniers mois, l'enthousiasme qu'avait suscité la résilience économique de ces pays dans le sillage de la crise de 2008 ainsi que leur potentiel de croissance a laissé place à la morosité, et certains économistes, dont Ricardo Hausmann, annoncent déjà la fin de la fête pour les marchés émergents ("the emerging-market party").

Pour les émergents, un ralentissement cyclique ou structurel?

Pour beaucoup, le récent ralentissement de la croissance diversifiée dans les économies émergentes n'est pas cyclique, mais la traduction de défauts structurels sous-jacents. Cette interprétation contredit ceux qui comme moi, il n'y a pas si longtemps, anticipaient une substitution des moteurs de l'économie mondiale par laquelle les sources de croissance autonomes dans les économies émergentes et en développement compenseraient le retard des économies avancées en difficulté.

La crise a mis fin au modèle de croissance chinois basé sur les exportations

Bien sûr, le scénario de référence de la période « nouvelle normalité » d'après crise a toujours supposé une croissance économique globale plus lente que durant la période d'expansion d'avant 2008. Pour la plupart des économies avancées, la crise financière il y a cinq ans marquait la fin d'une période prolongée de consommation intérieure financée par la dette, fondée sur les effets de richesse dérivés d'une surévaluation insoutenable des prix des actifs. La crise a donc entrainé la fin du modèle de croissance chinois fondé sur les exportations qui avait maintenu à flot les prix des matières premières, ce qui avait permis de relancer la croissance du PIB dans les pays en développement exportateurs de matières premières.

L'attente d'un soutien des émergents à la croissance mondiale

Dans un tel contexte, on ne pouvait raisonnablement s'attendre à un retour aux courbes de croissance d'avant la crise, même après que les économies avancées aient terminé leur processus de désendettement et corrigé leur bilan. Mais on s'attendait tout de même à ce que les performances économiques des pays en développement divergent de celles des pays développés: les pays émergents devaient contribuer à relancer la production mondiale en trouvant de nouvelles sources autonomes de croissance.  

Selon cette vision, des bilans privés et publics sains et les goulots d'étranglement dans les infrastructures existantes permettraient un accroissement des investissements et une plus forte productivité des facteurs totaux dans de nombreux pays en développement. La convergence technologique et le transfert des excédents de main d'œuvre vers des secteurs d'activités négociables plus productifs se maintiendraient, en dépit d'une croissance apathique dans les économies avancées.

Les classes moyennes dans les pays en développement,  une nouvelle source de demande

Dans le même temps, le développement rapide des classes moyennes dans l'ensemble du monde en développement constituerait une nouvelle source de demande. Et compte tenu de leur part croissante dans le PIB global, les pays en développement assureraient une relative demande pour les matières premières, ce qui éviterait un retour aux prix bas des années 1980 et 1990.

Les progrès dans les politiques économiques des pays en développement dans la décennie qui a précédé la crise financière globale - et qui leur ont permis de mieux gérer cette crise - ont renforcé cet optimisme. En effet, les pays émergents ont largement admis la nécessité d'une stratégie globale, avec des mesures ciblées et de profondes réformes structurelles, pour développer de nouvelles sources de croissance.

Deux  freins à la croissance sous-estimés

Cependant, on a  sous-estimé au moins deux facteurs essentiels de frein à la croissance dans les émergents. Premièrement, la motivation des économies émergentes à transformer leur modèle de croissance a été moins forte que prévue. L'environnement économique global - caractérisé par des montants massifs de liquidités et des taux d'intérêt faibles, conséquences de la politique monétaire non conventionnelle des économies avancées (unconventional monetary policy)  - a conduit la plupart des économies émergentes à utiliser leur espace politique pour renforcer les moteurs de croissance existants plutôt que d'en développer de nouveaux.

Les bénéfices de la croissance ont reculé, tandis que les déséquilibres se sont accentués. Les pays comme la Russie, l'Inde, le Brésil, l'Afrique du sud, et la Turquie ont utilisé cette marge de manœuvre disponible pour encourager le crédit afin de soutenir la consommation, sans pour autant augmenter les investissements. La dette des sociétés non financières chinoises s'est dramatiquement alourdie, en partie la conséquence d'investissements immobiliers douteux.

En outre, rien n'a été fait pour anticiper la fin des gains des termes d'échange dans les pays riches en ressources comme la Russie, le Brésil, l'Indonésie et l'Afrique du Sud, qui sont confrontés à une hausse des coûts salariaux et à des limitations en terme de capacité d'approvisionnement. La faiblesse budgétaire et la fragilité de la balance des paiements se sont par ailleurs accentuées en Inde, en Indonésie, en Afrique du Sud, et en Turquie.

Une forte opposition aux réformes

Le deuxième problème concernant les prévisions relatives aux économies émergentes est leur incapacité à prendre en considération la vigueur avec laquelle les intérêts particuliers et d'autres forces politiques se sont opposés aux réformes - une omission majeure, compte tenu des efforts intermittents de ces pays à entreprendre des réformes avant 2008. Cet inévitable décalage entre les réformes et les résultats a donc constitué un frein.

Néanmoins, en dépit d'une surévaluation évidente des perspectives des économies émergentes dans le sillage de la crise, la morosité des perspectives qui dominent aujourd'hui les gros titres de la presse est tout aussi exagérée. Un certain nombre de facteurs indiquent que le rôle des économies émergentes dans l'économie globale continuera de croître - mais à un rythme plus lent ou de manière moins spectaculaire que précédemment envisagé.

Cet été, la simple suggestion d'un éventuel revirement de la politique monétaire américaine avait généré un bond des rendements de titres, et déclenché une cession massive d'actifs dans plusieurs économies émergentes. Cette expérience servira peut être d'avertisseur pour les dirigeants de ces pays. Ce n'est qu'en admettant les faiblesses de l'ancien modèle de croissance et en poursuivant les réformes structurelles nécessaires que les économies émergentes parviendront à une croissance forte, stable et durable du PIB - et à réaliser leur plein potentiel en tant que moteurs de la croissance de l'économie mondiale.

Traduit de l'anglais par Frédérique Destribats

Otaviano Canuto est conseiller et ancien vice-président de la Banque Mondiale

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Commentaires 5
à écrit le 09/12/2013 à 19:09
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Je reste toujours étonné des analyses et surtout du fait que ces analyses semblent être faites sans prendre en compte le facteur humain. J'habite au Brésil depuis 5 ans et je n'ai jamais cru une seule seconde à la croissance de ce pays. En terme de ...

à écrit le 09/12/2013 à 16:59
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Avis à la population : cet article ne supporte AUCUN commentaire contradictoire ni constructif. Qu'on se le dise!

à écrit le 09/12/2013 à 16:48
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Vu la censure des commentaires, je n'aurais qu'une chose à écrire : rien. Et dans tous les sens du terme.

à écrit le 09/12/2013 à 14:32
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De 5, les commentaires sur cet article sont passés à 1. Peut-être auriez dû vous prévenir que les commentaires ne devaient aller que dans le sens de ce "raisonnement" exposé... Ca nous aurait évité de nous casser le tronc à écrire.

à écrit le 09/12/2013 à 13:36
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Magnifique pirouette d'un anglo-saxon : les dirigeants des pays pauvres "devraient" utiliser au mieux leur population, sinon, les capitaux se sauveront une nouvelle fois. Sinon, pour ceux qui veulent creuser un peu plus ce sujet des "pays qui cherche...

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