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Ambiguïté autour du Brexit

Photo de Laurent Lequien

Harold James

Publié le 08 août 2016 à 08:30 - Mis à jour le 08 août 2016 à 17:45

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Tout accord efficace autour d'un Brexit impliquerait de raisonner au-delà de ces problématiques, avec pour nécessité de définir la relation entre le Royaume-Uni et l'Europe. Par Harold James, professeur d'histoire et d'affaires internationales, Université de Princeton

« Brexit signifie Brexit », a récemment insisté la nouvelle Première ministre du Royaume-Uni, Theresa May. Cette formule simple et ferme projette un message sans équivoque auprès de tous ceux qui auraient espéré une réévaluation de l'issue du référendum du mois de juin. C'est une certitude, le Royaume-Uni s'apprête bel et bien à quitter l'Union européenne. En revanche, les certitudes s'arrêtent là.

Le 4 juin 1958, lorsque Charles de Gaulle prend la parole depuis le balcon du palais du gouverneur général d'Alger, il s'exclame devant une foule de Français d'Algérie : « Je vous ai compris ! ». En l'espace de quelques années, le général de Gaulle va négocier l'indépendance de l'Algérie, provoquant ainsi la colère des Français installés dans le pays. Il semble que dans l'esprit du général, le terme « comprendre » n'ait pas signifié « compatir ».

Brexit : synonyme de sortie brutale ?

Or, la brève déclaration formulée par Theresa May pourrait bien se révéler tout aussi équivoque - ambiguïté qui n'a pas échappé à la droite pro-Brexit de son Parti conservateur. Le « Brexit » dont parle la Première ministre implique-t-il ce genre de sortie « brutale » que souhaitent beaucoup - si ce n'est la plupart - des partisans du « Leave », ou est-ce que Theresa May entend adopter une approche plus en douceur ?

Un Brexit « brutal » impliquerait que soient rompus tous les liens qui existent entre le Royaume-Uni et l'UE : exit les contributions au budget commun, et stop à la libre circulation des travailleurs. Une telle conception reposerait sur l'idée selon laquelle l'Europe serait en situation de déclin économique et culturel, et qu'elle n'aurait par conséquent plus grand-chose à offrir au Royaume-Uni, lequel pourrait bien davantage bénéficier de liens plus étroits avec, par exemple, les économies émergentes d'Asie et d'Amérique du Sud. Ce Brexit dur consisterait par définition en une sorte d'amputation.

Un Brexit « en douceur » témoignerait d'une conception selon laquelle le Royaume-Uni demeurerait partie intégrante de l'Europe, et selon laquelle le pays aurait encore beaucoup à gagner de ses liens privilégiés avec l'UE, abritant notamment une City londonienne dépendante de l'ouverture aux travailleurs étrangers, aussi bien hautement que faiblement qualifiés, ainsi que de flux de capitaux sans frictions. Dans un tel contexte, le Royaume-Uni aurait tout intérêt à continuer de respecter les règles de l'UE, ainsi qu'à veiller à ce que ses relations économiques et politiques avec l'Europe demeurent au centre de la politique britannique.

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Un tel Brexit en douceur marquerait la victoire d'une vision réaliste du monde, par opposition à une conception contreproductive et sous-tendue par une notion chimérique de souveraineté. Il s'agit de la meilleure option possible pour le Royaume-Uni.

Un certain nombre d'obstacles majeurs se dressent sur la route du Brexit en douceur

Dans le contexte actuel, un Brexit à la manière douce ne différerait pas énormément du compromis négocié au mois de février par le gouvernement de l'ancien Premier ministre David Cameron auprès de l'UE - accord que 51,9% des électeurs britanniques ont rejeté au mois de juin. Dans le cadre de ce compromis, l'UE reconnaissait la possibilité de plusieurs monnaies au sein de l'Union, et acceptait le droit consistant pour le Royaume-Uni à fixer des limites temporaires aux prestations sociales incitant aux migrations. Dans le cadre d'un Brexit en douceur, ce « freinage d'urgence » face aux migrations se trouverait prolongé, et deviendrait pour ainsi dire permanent.

Tout accord efficace autour d'un Brexit doux impliquerait de raisonner au-delà de ces problématiques, avec pour nécessité de définir la relation entre le Royaume-Uni et l'Europe. Ceci exigerait non seulement une profonde réflexion au Royaume-Uni, mais également la détermination d'une vision claire sur ce qu'est en réalité l'Europe.

Le lien unissant le Royaume-Uni à l'Europe a toujours été un lien de mitoyenneté.

« Nous sommes avec l'Europe, mais sans en faire partie », déclare Winston Churchill devant la Chambre des Communes en 1953, lors d'une discussion autour d'une proposition de communauté européenne de la défense.« Nous sommes liés à elle, mais pas intégrés. Nous partageons des intérêts communs, nous sommes associés, mais pas absorbés. »

Ce discours semble refléter la position - exprimée par Cameron et par l'ancien chancelier de l'Échiquier George Osborne - ayant sous-tendu le Brexit. En réponse à la crise de l'euro, tous deux ont affirmé que l'Europe avait besoin d'une plus grande intégration budgétaire, mais sans la participation du Royaume-Uni, c'est-à-dire sans contribution financière britannique aux futures démarches de sauvetage de l'euro. La solidarité (dès lors que celle-ci coûte de l'argent) s'arrêterait ainsi au niveau de la Manche.

À l'instar des déclarations formulées par de Gaulle et Theresa May, la communication de Churchill emploie un discours d'ambiguïté politique. Partisans et opposants au Brexit ont d'un côté comme de l'autre fait appel à l'esprit de Churchill au cours de la campagne sur le référendum. Constat pour le moins surprenant, l'interprétation la plus sensée qui en a été faite réside dans la synthèse formulée par Boris Johnson, l'un des leaders de la campagne du Leave, également nouveau secrétaire d'État britannique aux Affaires étrangères : lorsqu'il était question de l'Europe, Churchill était pour le beurre, et pour l'argent du beurre.

La question de la définition de l'Europe demeure

La survie de l'UE dépend-elle d'une plus profonde et plus étroite intégration entre des États réunis en un groupe clé ? Du côté de ceux qui répondent par l'affirmative, notamment la France et l'Allemagne, le Brexit offre l'opportunité de rationnaliser et de clarifier les règles du jeu - ainsi que les objectifs à atteindre.

D'autres préfèrent cependant maintenir un certain degré d'ambiguïté, ce qui facilite le consensus autour de problématiques complexes, tout en permettant aux dirigeants de conserver le pouvoir. La chancelière allemande Angela Merkel fait partie de cette catégorie, ce qui en fait une sorte d'équivalent continental de Theresa May. Il faut s'attendre à ce que cette stratégie consistant à employer un langage équivoque, afin de ménager l'espace nécessaire à la coexistence de visions et de systèmes politiques disparates - voire de temps à autre dans le but de persuader le plus grand nombre de soutenir les décisions d'une minorité - continue d'entraver les efforts visant à définir ce qu'est l'Europe, mettant ainsi à mal la négociation d'un Brexit en douceur.

Les Britanniques sont relativement à l'aise avec l'ambiguïté. Les plus importants travaux d'analyse littéraire produits au XXe siècle résident dans l'ouvrage de William Empson intitulé Seven Types of Ambiguity. Selon Empson, l'ambiguïté implique la possibilité que plusieurs points de vue alternatifs puissent cohabiter « sans la moindre erreur de lecture ». Qu'il s'agisse des déclarations témoignant du raisonnement « complexe » de l'auteur, ou de celles qui révèlent un profond conflit dans l'esprit de celui-ci, les ambiguïtés poétiques d'Empson n'apparaissent certainement pas hors sujet en matière de politique - et encore moins dans le cadre de la politique britannique actuelle. La question est désormais de savoir si l'Europe d'aujourd'hui, qui présente 27 sources d'ambiguïté, est capable d'en tolérer une 28e.

________

Traduit de l'anglais par Martin Morel

Harold James, professeur d'histoire et d'affaires internationales à l'Université de Princeton et senior fellow au Centre pour l'innovation sur la gouvernance internationale.

© Project Syndicate 1995-2016

www.project-syndicate.org

Harold James

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