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Archipel de l’apocalypse

Photo de Abdelmalek Alaoui

Abdelmalek Alaoui

Publié le 07 octobre 2019 à 06:00 - Mis à jour le 05 mars 2026 à 13:06

Abdelmalek Alaoui, Editorialiste

Abdelmalek Alaoui, Editorialiste

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Rupture(s). La surconsommation d’information a créé un embouteillage dans nos cerveaux et entravé notre capacité à penser. Focalisés sur la montée des populismes, les crises sociales et politiques, les tensions entre grandes puissances et la « société du spectacle » qui a envahi nos écrans à grands renforts de bandeaux rouges ou de « swipes », nous perdons notre capacité à détecter, décoder, et prévenir un ensemble de mutations qui pourraient se transformer en autant de ruptures. Pourtant, il n’a jamais été aussi fondamental d’identifier l’archipel de l’apocalypse qui entoure le continent...

... os certitudes.

Dans la formidable bataille des volontés qui oppose l'Amérique à la Chine- dont la bataille commerciale n'est qu'un aspect d'une guerre économique beaucoup plus large- une partie du monde semble comme oubliée par l'actualité : les émergents. A la mode il y a encore cinq ans, ceux que Goldman Sachs a nommé les BRICS - acronyme désignant Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud- ont quasiment disparu du débat public.

Bien entendu, il existe des raisons objectives au déclin des BRICS. Le Brésil a connu une succession de crises politiques majeures ainsi qu'une récession économique de premier plan, dont le résultat fut l'élection de Jair Bolsonaro en 2018. La Russie, sur fond de baisse du cours des matières premières, s'est mise en difficulté sur le front Syrien et en Ukraine avant de reprendre la main grâce à une stratégie d'influence florentine dont le maître du Kremlin est le seul à détenir les clés. En Inde, le « miracle économique » promis depuis des décennies, n'a pas eu lieu, et un repli identitaire s'est opéré conduisant à une radicalisation de la position du pays sur la délicate question du Cachemire. Quant à l'Afrique du sud, le pays a traversé la plus grave crise politique de son histoire depuis la fin de l'Apartheid, conduisant Jacob Zuma à la démission et le pays au bord de l'asphyxie économique. Seule la Chine a réussi à tirer son épingle du jeu, quittant de facto le club des BRICS pour rejoindre le club ultra-fermé des grandes puissances mondiales, générant ainsi des étincelles entre Pékin et Washington. En bref, la plupart des grands émergents se sont recroquevillés sur eux-mêmes, perdant leur statut de futur relais de la croissance mondiale.

Les BRICS : un emballement médiatique ou une alternative crédible ?

Certains voient dans ce déclin le résultat d'un emballement de l'écriture médiatique, souvent prompte à se trouver de nouveaux héros à travers un narratif simplificateur. Il faut dire que l'histoire était plutôt belle : face à l'atonie de la croissance européenne, aux difficultés américaines et aux incertitudes en Asie, les BRICS promettaient de contribuer à un meilleur partage des ressources mondiales, d'accélérer le développement, et d'apporter innovation, créativité et dynamisme dans le concert des nations. En creux, c'est ni plus ni moins à un rééquilibrage des rapports de force que nous devions assister. Finalement, quoi de plus normal pour un ensemble de pays qui totalise 25% du PIB mondial et un peu plus de 42% de la population de la planète ? L'histoire en a décidé autrement et l'affaiblissement des BRICS, passé presque sous silence par les analystes, pose un problème d'alternative au duopole américano-chinois. En l'absence de leader économique en Amérique du Sud ou en Afrique, ce sont deux continents qui pourraient être déstabilisés. Et si la Russie comme l'Inde ne retrouvent pas les chemins d'une croissance durable et solide, les écosystèmes qui dépendent d'eux seront fragilisés. En somme, les émergents, bien qu'imparfaits, jouaient le rôle de pôle stabilisateur, du moins sur le papier.

Quel modèle de société proposent les GAFAM ?

Lors des cinq dernières années, c'est un autre acronyme qui a pris la première place dans le paysage informationnel mondial : GAFAM, soit la contraction de Google, Apple, Facebook, Amazon, et Microsoft. Beaucoup de choses ont été dites au sujet de ces cinq entreprises américaines et des risques qui y sont associés. Accaparation des données personnelles, distorsion de la réalité, addiction, évasion fiscale, voire espionnage en faveur de l'Oncle Sam sont des sujets qui leurs sont régulièrement accolés. Leur capitalisation boursière cumulée représente un quart du PIB des BRICS - soit 5000 milliards de dollars- alors même que quatre d'entre elles ont moins de vingt ans. C'est dire si le poids économique des GAFAM, combiné à leur hyperpuissance technologique constitue un facteur d'inquiétude. En effet, au-delà des sujets anxiogènes traditionnellement associés aux GAFAM, se pose une autre question autrement plus engageante pour l'avenir : quel modèle de société proposent ces entreprises ?

Clairement, le mercantilisme est au cœur de leur raison d'être. Google a confisqué l'email, la recherche sur internet ainsi que le monde vidéo. Facebook - et sa filiale Instagram- se sont accaparés nos vies privées et nos interactions sociales sous couvert de convivialité, flattant à la fois nos instincts d'exhibitionnisme et de voyeurisme. Amazon a raccourci le circuit d'achat, tué la grande distribution et anéanti la concurrence dans le stockage des données. Apple et Microsoft, chacun dans leur domaine, on conquit les objets connectés et les systèmes d'exploitation, quoique concurrencés par de nouveaux entrants chinois. Tous, en quelque sorte, se sont invités dans nos vies quotidienne, jusqu'à rendre possible un scénario d'enfermement technologique dans lequel l'on ne sortirait plus de l'environnement créé par ces cinq entreprises. Autre facteur aggravant, une partie des GAFAM ayant affaibli les médias et contrôlant les tuyaux par lesquels circule l'information, l'on constate que les tentatives de décodage de leurs dérives ne trouvent pas d'écho auprès des masses. Après tout, les GAFAM contrôlant l'information, pourquoi laisseraient-elles leurs détracteurs les attaquer publiquement ?

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L'enfermement technologique fait écho à l'emprisonnement des idées

Et c'est précisément cet enfermement technologique qui fait écho avec un autre emprisonnement immatériel : celui de la pensée des élites.

Décriées, mises à l'index, régulièrement accusées de jouer la carte de l'immobilisme ou de pousser un agenda libéral, les élites globalisées se sont peu à peu rétractées et ont abandonné leur terrain de jeu naturel qu'était le monde des idées. Bien sûr, leur implication n'était pas désintéressée. Que ce soit dans la mise en place de lobbies pour modifier les législations ou en soutenant les Thinks-Tanks proches de leurs idées, les élites ont toujours travaillé à leur perpétuation et au maintien de tout ou partie de leurs privilèges. Mais dans certains cas, leur implication dans le débat public a été décisive afin de ne pas rater une évolution économique majeure ou éviter la dislocation de la société. Les vingt années durant laquelle la fondation Saint Simon - initiée par Pierre Rosanvallon, Pierre Furet, et animée par Alain Minc-  a été active, ont été importantes pour réunir des personnalités de tous bords, aux inclinaisons et visions parfois radicalement différentes. Surtout, cette communauté avait en commun l'envie de faire partie de la solution et non du problème. De même, la mise en place du « pledge » de Warren Buffet - visant à distribuer la moitié de la fortune des milliardaires américains- a créé un électrochoc au sommet de la pyramide dans un monde post-crise financière en quête de sens. Bien d'autres initiatives portées par les élites ont permis de faire progresser le bien commun et de mettre en avant des sujets tels que le Revenu Social Universel ou la taxe sur les GAFAM. Sauf que peu à peu, les élites du nord comme du sud semblent avoir abandonné le combat, sur fond de montée des thèses conspirationnistes qui leur font craindre une mise à l'index qui déboucherait sur un procès public.

Prises ensemble, ces trois dynamiques, le déclin des BRICS, l'hyperpuissance des GAFAM et la faillite des élites, constituent un cocktail explosif qui conduira à une triple rupture. Sans l'alternative aux superpuissances que constituaient les émergents, le monde devrait encore se bi-polariser et entrer dans une nouvelle guerre froide. Sans substitution crédible aux GAFAM, la planète avancera avec des ornières technologiques. Privée de ses élites, l'humanité sera en prise directe avec les populistes. En bref, l'apocalypse est à nos portes, seul un fragile archipel nous en sépare.

Abdelmalek Alaoui

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