Boris Johnson gagne par KO mais sa victoire annonce un futur politique complexe pour la Grande-Bretagne et l'Europe

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Jean-Christophe Gallien.
Jean-Christophe Gallien. (Crédits : Reuters)
OPINION. La puissance électorale du score cache une dynamique politique complexe. La clarification autour du Brexit et donc de la volonté de sortir de l'Union Européenne est totale et incontestable. La victoire s'accompagne aussi d'une partition géopolitique interne du Royaume-Uni totalement inédite. Elle propose à Boris Johnson des défis qui ne vont pas lui laisser beaucoup de temps pour savourer son succès. Par Jean-Christophe Gallien, docteur en science politique, enseignant à l'Université de Paris-Sorbonne(*).

Boris Johnson aura donc gagné son pari par KO. La victoire est historique pour les conservateurs. Elle est aussi une terrible défaite pour les travaillistes qui voient s'écrouler des bastions politiques sanctuarisés depuis des décennies.

La puissance électorale du score cache une dynamique politique complexe. La clarification autour du Brexit, et donc de la volonté de sortir de l'Union européenne, est totale et incontestable. La victoire s'accompagne aussi d'une partition géopolitique interne du Royaume totalement inédite. Elle propose à Boris Johnson des défis qui ne vont pas lui laisser beaucoup de temps pour savourer son succès. Si l'Angleterre s'affirme clairement conservatrice, à l'exception confirmée de Londres qui vote Labour, le Pays de Galles se trouve coupé en deux, et l'Irlande du Nord, elle aussi, s'équilibre dangereusement entre séparatistes et unionistes, rappelant de longues années de violences funestes. Et surtout, l'Écosse confirme massivement sa propre volonté de quitter la Grande-Bretagne.

Une élection qui semble clarifier le débat du Brexit mais qui annonce d'autres bouleversements politiques

Il ne s'agit pas seulement d'un vote de clarification sur l'enjeu du Brexit, même si le sujet était central. Le « Get Brexit done ! » l'a emporté largement, clouant le bec en Grande-Bretagne et ailleurs à celles et ceux qui doutaient encore de la volonté de la majorité du peuple britannique de quitter l'Union européenne. Mais il y a une transformation plus profonde du paysage politique, et potentiellement institutionnel et territorial, qui se joue en ligne de fond.

La vague de 2016 rejoint finalement des évolutions plus longues de la société britannique, et cette étape électorale de décembre 2019 leur donne tout leur corps politique et représentatif à travers une forte participation des citoyens britanniques.

L'effondrement des travaillistes et des LibDem qui restent à quai

Les études prédisaient un score équilibré. Eh bien, nous avons assisté à un effondrement du Labour. Les travaillistes subissent leur pire défaite depuis ... 1935 ! Plus encore, c'est dans la géographie et les sociotypies de cette défaite qu'il y a une évolution de fond.

Au fur et à mesure que la soirée électorale rendait ses résultats, la carte politique montrait la chute de ce que les analystes politiques britanniques appelle le « Mur Rouge » travailliste. Des grandes villes d'Angleterre à celles du Pays de Galles, des ex-bassins miniers du Nord de l'Angleterre à ceux du « Black Country », des petites villes aux agglomérations... le basculement est historique. Seule Londres a résisté, isolant encore davantage cette « principauté » hors sol qu'est devenue la capitale britannique.

Aux origines profondes de la défaite

La défaite ne vient pas seulement du Brexit, ni même de la faiblesse et des erreurs répétées de Jeremy Corbyn. Il faut chercher plus en profondeur.

Le Labour perd sa quatrième élection en 10 ans. Et si on pousse plus loin, Tony Blair et son New Labour est le seul a avoir gagné une élection en quarante ans.

Jeremy Corbyn semble vouloir ne rien précipiter, mais il est clair qu'il n'est plus en mesure de porter le leadership d'un parti qui doit se réinventer dans une Grande-Bretagne qui va vivre une période très agitée. Et c'est un euphémisme.

Le parti LibDem a perdu sa leader qui se rêvait Premier ministrable... Jo Swinson, battue en Écosse de 149 voix. Les Liberal Democrats se voyaient comme le parti faiseur de roi et n'ont su imposer leur proposition de casser le Brexit sans un second vote populaire.

Le parti du Brexit de Nigel Farage s'est largement « sacrifié », comme le revendique son leader, pour favoriser l'élimination des travaillistes et des libéraux.

Boris Johnson et les conservateurs grands vainqueurs d'un scrutin hors norme

Boris Johnson gagne donc par KO. C'est le plus beau score du Parti depuis la troisième victoire de Margareth Thatcher en 1987. Un événement que sait traduire dans son ampleur et sa profondeur le vainqueur du soir devant ses supporters : « Bien avant que nombre d'entre vous soient nés ! »

C'est bien dans ce revirement historique de la géopolitique interne de l'Angleterre et du Pays de Galles que réside la performance du Premier ministre. Il aura fait tomber, nous le disions plus haut, le « Mur Rouge ». celui même que la Dame de Fer n'avait su ou pu abattre. L'incroyable Boris leur a tendu la main, reconnaissant de cette confiance placée en lui, il a considéré que ces changements individuels étaient peut-être temporaires, qu'ils retourneraient un jour prochain chez les travaillistes, mais qu'il saurait s'en rappeler, et ferait tout pour ne pas les décevoir. Il s'est enflammé dans un très Trumpien :

"Nous allons ouvrir des opportunités dans chaque coin de la Grande-Bretagne. »

La confirmation puissante du front du Scotexit

Voici l'autre grand vainqueur du vote de ce jeudi: le Parti national écossais, qui remporte 48 des 59 sièges écossais à la Chambre des Communes. C'est la confirmation de la progression permanente du vote séparatiste écossais.

Avant 2015, le Scottish National Party n'avait jamais gagné plus de 7 sièges au Parlement britannique. Depuis l'avènement de Nicola Sturgeon, il domine déjà depuis 3 élections successives la scène politique écossaise.

Voici déjà un vrai gros problème en vue et tout autant constitutionnel que le Brexit pour le vainqueur Boris. Le SNP et son leader vont, à coup sûr, provoquer un clash séparatiste, cette fois interne à la Grande-Bretagne.

Le vote écossais est quasiment un vote de sécession. Les Écossais ont réaffirmé leur opposition claire au Brexit et leur défiance à Boris Johnson. Nicola Sturgeon va plus loin. Il va provoquer un nouveau référendum d'indépendance. Boris Jonhson a toujours affirmé que, lui Premier ministre, il s'opposerait à la tenue d'un tel scrutin. Boris veut bien un Brexit mais refuse le Scotexit !

L'enjeu est de taille. Le risque est de voir la situation dégénérer rapidement dans une dimension plus forte encore qu'en Catalogne. Voilà qui pourrait aussi compliquer la vie des 27 autres États-membres européens, les Écossais souhaitant demeurer dans l'Union.

Le retour potentiel de la poudrière de l'Irlande du Nord

L'Écosse séparatiste n'était pas la seule à faire la fête, jeudi soir. Les nationalistes irlandais du Nord ont aussi célébré une soirée qui équilibre la scène politique de l'Ulster. C'est surtout une défaite pour les Unionistes du DUP qui perdent leur poids parlementaire de groupe pivot de majorité, qu'ils mettaient en balance d'une protection par les conservateurs de leurs positions face au Brexit. Protestants pour la plupart, ils veulent rester dans le Royaume-Uni et s'opposent au plan de Brexit de Boris Johnson qui prévoit une frontière douanière entre la Province et le reste de la Grande-Bretagne. Ils y voient un pas forcé vers une unification économique des deux Irlande.

Ils ne sont pas les seuls à s'opposer à l'accord proposé par Boris Johnson à l'Union européenne. Les républicains, catholiques cette fois, y voient aussi un acte déstabilisant le pacte du « Good Friday Agreement » qui, depuis 1998, a fait taire trois décennies de violences entre les deux communautés. Encore un foyer potentiel d'instabilité pour Boris Johnson.

La clarification présumée du Brexit

Au-delà de cet inextricable nœud irlandais, le Brexit a été confirmé par ce vote. Boris Johnson l'avait promis : « Plus de si, plus de mais, plus de peut-être », « Ce sera fait au 31 janvier 2020 ».

C'est vrai que ce résultat électoral incontestable lui offre un mandat puissant pour en finir. On se dirige vers un léger remaniement ministériel, puis vers une présentation du projet de loi d'accord de sortie de l'Union dès le vendredi dans une semaine.

Boris Johnson a aussi vendu aux Britanniques un accord conclu fin décembre 2020 et une sortie actée en 2021. Mais prenons garde, du côté Européen, à ne pas se réjouir trop vite car d'autres voix évoquent discrètement une période plus longue afin de parvenir à un accord plus ambitieux, un super accord !

La satisfaction prudente des Européens

Des Européens qui ont accueilli ce vote historique avec un enthousiasme mesuré. Les 27 États-membres, le Parlement et la Commission se félicitent de la clarification potentielle de la position de la Chambre de Communes, mais le doute sur la réalité du respect des engagements de campagne par Boris Johnson demeure partagé.

L'enthousiasme anti-européen de Donald Trump

Il y en a un qui ne cache pas sa satisfaction et qui en profite pour gifler encore un peu plus ses « alliés » européens, c'est Donald Trump qui s'est empressé de twitter ses félicitations au peuple britannique et à son ami Boris Johnson. Il en a profité pour promettre un accord bilatéral et global tellement énorme et avantageux qu'il fera oublier aux anti-Brexit leur regrets d'Europe ! Comme par enchantement, il est suivi par les « applaudissements » immédiats des marchés financiers qui se régalent et une Livre Sterling qui flambe.

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(*) Par Jean-Christophe Gallien
Politologue et communicant
Enseignant à l'Université de Paris la Sorbonne
Président de j c g a et Directeur de Zenon7 Public Affairs
Membre de la SEAP, Society of European Affairs Professionals

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Commentaires
a écrit le 16/12/2019 à 15:54 :
Pour information, Nicola Sturgeon est une femme.
a écrit le 16/12/2019 à 15:29 :
Nous savons bien que les régions ne peuvent entrer dans l'UE que par le biais des États Nations, donc plus difficile a obtenir une fois "'indépendante" diminuant d'autant leur ardeur! Et pourquoi se démettre d'un coté pour se soumettre a Bruxelles?
Du point économique une nouvelle page s'ouvre pour la Grande Bretagne, mais que pouvons nous dire a propos de ceux qui restent dans l'UE de Bruxelles?
a écrit le 16/12/2019 à 15:27 :
Trump mesure bien que la seule monnaie qui pourrait faire de l'ombre au dollar comme monnaie de réserve mondiale et faire de l'ombre à la puissance financière américaine, c'est la livre streling, aujourd'hui quatrième monnaie de réserve, reléguée loin derrière. Car il existe en Angleterre une veritable aptitude au libre-échange et à ses exigences, forgée sur plusieurs siècles.
a écrit le 16/12/2019 à 15:14 :
Je crois que le "futur politique complexe" est valable pour tout le monde, pas seulement en Europe, et pas seulement à cause du Brexit. La fin du pétrole pas cher en est la cause.
a écrit le 16/12/2019 à 14:54 :
"Elle propose à Boris Johnson des défis qui ne vont pas lui laisser beaucoup de temps pour savourer son succès"

Ouais enfin plus de trois ans quand même hein alors même si Blair a anéanti ce pays ils ont eu du temps pour se préparer ! :-)

Les cas de l’Écosse et de l'Irlande pourraient devenir particulièrement intéressants s'ils sortaient du RU, déjà il faudrait que l'Irlande se réunifie ce qui serait un acte historique ayant bien plus de valeur sémantique que notre pitoyable consortium financier européen qui ne se repose sur rien si ce n'est sur le dumping fiscal et social, ensuite, nous autres européens ferions mieux de ne pas l'espérer sinon le RU pourra compter sur ces deux plates formes pour envahir le marché européen avec des tarifs défiant toutes concurrences puisque s'ils sortent, ils seront toujours solidaires tout, bien évidemment, en exposant le contraire comme tout le cinéma qu'ils viennent de nous faire ces trois dernières années.

LE problème majeur de l'UE c'est qu’elle n'a mit que le fric en avant pensant qu'il y avait plus que cela qui compte alors que nous voyons bien comme de nombreux pays mettent en avant la puissance et la légitimité de leur souveraineté. L’Europe elle n'ayant absolument aucune légitimité populaire ne peut que subir les influences de ceux qui l'ont aussi petits soient ils.

Le déclin c'est encore plus long vers la fin et ce sont les anglais qui en sortent les premiers, bravo à eux ! ET merci qui aussi ? Merci Theresa May ! Ils n'ont pas fini de rouler les européistes niais de nature dans la farine mais hélas ce sont nous autres citoyens européens qui subiront encore et toujours les conséquences de la nullité du fait de la vénalité de nos dirigeants.

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