Chine et Occident : deux visions opposées de la "guerre" contre le coronavirus
Sybille Persson

Photo d'illustration
CARLOS GARCIA RAWLINS
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CARLOS GARCIA RAWLINS
« Nous sommes en guerre », a martelé le président français Emmanuel Macron le 16 mars dernier, tandis que la chancelière allemande Angela Merkel reprenait, deux jours plus tard, le thème de la mobilisation générale.
Ces déclarations traduisent une stratégie déployée en Europe qui diffère de l'approche chinoise décrite notamment par les travaux sur l'efficacité du philosophe et sinologue François Jullien.
L'Art de la guerre
qui date du IVe siècle avant Jésus-Christ, au théoricien militaire prussien Carl von Clausewitz, en passant par Machiavel, elle repose sur une conception de l'efficacité et du changement dont l'ADN culturel gagne à être questionné.Le traité de l'efficacité
de François Jullien, il est possible de remonter dans la généalogie de deux traditions de pensée, l'européenne et la chinoise, longtemps indifférentes l'une à l'autre. Sans réelle rencontre et échanges avant le XVIe, voire le XVIIIe siècle, ce sont deux pensées plurimillénaires qui ont chacune évolué, indépendamment l'une de l'autre.De l'écart à l'inouï
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Il n'y a pas eu de coupure forgée entre théorie et pratique depuis la Chine. Dans les arts de la guerre chinois, le rapport entre modélisation et application n'émerge pas.
La propension des choses
, pour reprendre le titre d'un autre ouvrage du sinologue.shi
(勢) chinois. Le terme peut se traduire par potentiel, circonstance, processus, mais aussi par pouvoir. Le réel est alors conçu comme un dispositif sur lequel on peut prendre appui opportunément pour le faire œuvrer.Au lieu de mobiliser l'agir et la volonté du sujet comme le propose la pensée européenne, l'efficacité est attendue à partir du potentiel disponible dans la situation même. Cette conception de l'efficacité relève davantage d'une nécessité objective découlant des circonstances en constante évolution que de l'application d'une stratégie ou d'une tactique planifiée par une volonté humaine.
non-agir
, ce non-agir se révèle agissant ; de plus il ne supprime pas l'implication humaine. Il s'agit de « ne rien faire », mais de faire en sorte que « rien ne soit pas fait », comme l'explique François Jullien dans sonTraité de l'efficacité
.er
) qui relie ces deux notions, indique à la fois la concession (mais
) et la conséquence (de sorte que
).L'approche chinoise de la stratégie permet un lâcher-prise devant les notions de modèle (idéal) et de volonté (héroïque). Dépourvue de support théorique a priori, l'approche chinoise s'appuie sur une pure logique d'intervention. Qu'il soit sage ou guerrier, le stratège s'appuie sur le potentiel des situations pour mieux en tirer parti en cherchant ce qui est porteur.
Dictée qu'elle est par la situation, la stratégie de lutte contre le coronavirus se manifeste comme défensive, se déployant sur le registre combiné de l'attente (d'une durée incertaine), du retrait généralisé des activités non essentielles (essentiel signifiant ici vital), et du repli individuel. Il faut rester chez soi.
S'il s'agit bien d'une guerre, il devient difficile de trouver les repères usuellement associés du côté européen : action, héroïsme, épopée.
Les héros de la guerre contre le coronavirus restent anonymes, mais ils appartiennent à un corps reconnu, particulièrement sollicité et plébiscité, celui des soignants (« soi-niant ») : ils portent des blouses blanches et des masques. Ils prennent soin, ils préservent le vital, en gérant des flux au quotidien. L'affaire est tout autant logistique qu'humaine, inscrite dans un collectif qui se déploie.
À partir de Sun Tzu, et à l'encontre de l'ego de nombre de dirigeants, Jullien explique :
Face au virus, le « ne rien faire - mais faire en sorte que rien ne soit pas fait » résume une démarche stratégique d'empreinte taoïste, où la transformation en cours qui n'appartient à personne, concerne pourtant tout le monde. L'« anthropo-logique » (qui procède de l'homme) est coiffé par l'« éco-logique » (qui procède de la situation).
Loin de toute prétention ethnocentrique, l'approche des gouvernants européens est plus solennelle que puissante ; elle se veut certes radicale, par les interdits qu'elle pose ; mais elle est humble, aux couleurs des 5 gestes barrières du comportement d'évitement citoyen.
Les transformations silencieuses
:Le
politique (associé à l'idéal européen) pourrait reprendre de la vigueur face àla
politique, bavarde, pour ne pas dire criarde. Il s'agit moins de dire qui aurait tort ou raison ; ce qui devrait être fait ou défait. Il s'agit de développer une attention stratégique à une transformation silencieuse, la propagation d'un virus invisible et qui se fait sans bruit, mais qui provoque des affleurements sonores chiffrés.L'attention portée aux cours de la bourse est challengée par les chiffres de la pandémie, pays par pays ; des chiffres qui pourraient parler encore plus fort que ceux du réchauffement climatique qui peinent tellement à se faire entendre.
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Par Sybille Persson, Professeur permanent en ressources humaines et en comportement organisationnel, ICN Business School
La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.
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