Fake news ≠ false news

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Charles Cuvelliez.
Charles Cuvelliez. (Crédits : DR)
Une fake news n'est pas (forcément) une fausse information. Une fake news peut-être orientée avec certains éléments mis en avant au détriment d'autres, pour appuyer l'objectif de celui qui la diffuse, et les formes qu'elle revêt sont multiples au point, parfois, de parvenir à pénétrer les médias traditionnels. Et à l'heure où les limites du fact-checking se font cruellement sentir, la frontière entre fake news et information biaisée n'a jamais été aussi poreuse. Par Charles Cuvelliez*.

Qui a raison entre la Commission européenne, qui croit à la méthode douce pour mettre fin au fake news via l'autorégulation à travers un code de conduite que les principaux réseaux sociaux viennent de lui remettre, et des pays comme la France qui prône la méthode forte, une loi ? Ni l'un ni l'autre. La Commission perdure dans sa méthode douce car la solution forte, une directive qui impose le retrait des fake news, cela revient à établir un ministère de la vérité.

Des hébergeurs passifs

Mais l'autorégulation ne donnera pas de meilleurs résultats : le code de conduite des réseaux sociaux en question est sans approche commune, sans engagements clairs ni outils de conformité, bref, sans moyen d'en mesurer l'efficacité. C'est logique : leur demander volontairement de s'occuper du contenu qu'ils hébergent, c'est leur demander d'abandonner leur statut d'hébergeur passif, en rien responsable de ce qui se trouve sur leurs infrastructures. Cela les a bien arrangés pour toute une série d'autres contenus, comme celui soumis au droit d'auteur dont il ne pouvaient être tenus responsables pendant que leurs réseaux gagnaient forcément en intérêt.

Là aussi, la Commission a espéré une autodiscipline du secteur sans succès et elle a dégainé la directive sur le droit d'auteur qui a donné lieu à un lobby inouï des acteurs de l'Internet. Ils n'ont d'ailleurs pas été en reste pour diffuser des informations proches d'un statut de fake news. Quant au contenu incitant à la haine ou faisant l'apologie du terrorisme, là aussi facile à repérer, c'est encore une fois la voie législative dure que la Commission s'est résolue à appliquer. Alors pourquoi en serait-il autrement pour les fake news, qui complètent la trilogie des contenus problématiques, pas nets, sur Internet ?

Les fakes news sont polymorphes

Une solution légale, quant à elle, part du principe que les fake news, c'est une question de blanc ou noir. Une news est fake ou ne l'est pas. C'est là le noeud du problème : les fake news sont protéiformes. Une fake news n'est pas (forcément) une false news. Cela peut être une nouvelle présentée avec un agenda caché, dont certains caractères sont mis en avant au détriment d'autres pour appuyer un objectif de celui qui la diffuse. Une fake news peut tout simplement être trompeuse, peut être présentée dans un but de manipuler, elle peut causer un préjudice public. Les fake news ne sont pas l'apanage d'Internet. Elles existent aussi dans les médias traditionnels qui croient bien faire.

Lors de la campagne du Brexit, la très respectable BBC, pensant bien faire, a consacré 50% du temps d'antenne aux économistes pro-Brexit et 50% aux anti-Brexit sauf que 90 % des économistes s'accordaient pour être contre le Brexit. Les 10% restants, un peu charlatans, ont pu s'en donner à cœur joie. La corrélation entre les votes républicains et Fox News n'est plus à démontrer : on ne peut soupçonner pourtant Fox News de diffuser des false news, juste des news orientées comme il faut au point de mériter l'appellation "fake news" dans le sens plus général du terme. Tout le monde se souvient de l'acharnement de la presse à couvrir les emails d'Hillary Clinton lors de la campagne présidentielle américaine et le peu d'intérêt sur les affres passées de Donald Trump.

Les fake news ne sont que la version modernisée de la propagande et ce sont curieusement un peu toujours les mêmes pays qui la cultivent, la Russie en tête, avec les mêmes motifs que du temps de l'Union Soviétique : amener le chaos, le désordre, exporter leur révolution. Ce ne sont plus les partis communistes qu'ils soutiennent dans la foulée mais d'autres extrêmes, les partis d'extrême droite. Tout comme au temps de la guerre froide, les pays occidentaux étaient démunis devant la propagande soviétique, ils le restent face aux fake newsA l'époque, on y résistait grâce à l'esprit critique, l'éducation, la vérification des sources : l'agenda caché nous apparaissait clairement.

Les limites du fact-checking

Dans ces années-là, on n'a jamais prétendu pouvoir éradiquer la propagande. Une même posture, humble, pour les fake news nous aiderait à virer notre cuti. En ce sens, les idées de la Commission ne sont pas inintéressantes. La propagande durant la guerre froide était finalement diluée dans un flux de nouvelles objectives aux mains de medias traditionnels et professionnels. C'est ce que propose la Commission : diluons les fake news en promouvant les nouvelles objectives, vraies, vérifiées. Étiquetons les news qui ont un agenda caché, qui ont un but de manipulation. Ce sont aussi des fake news au sens large du terme.

Mais aujourd'hui les médias traditionnels n'ont pas les moyens d'internet, ils n'ont plus le temps de faire du fact-checking et quand ils le font, l'impact est limité puisque à l'époque tout le monde lisait le journal. Aujourd'hui, non. Seuls les lecteurs de ces journaux auront accès à ce fact-checking. Ce ne sont pas ceux-là qui rediffusent les fake news des fermes à trolls russes. Le pire reste à venir pour les fake news si on n'y prend garde : a-t-on déjà réalisé qu'elles ne concernent que le contenu textuel. Les progrès dans la manipulation vidéo vont bientôt permettre de diffuser des clips, des interviews au cours desquels on prêtera des paroles aux hommes politiques et aux leaders de ce monde, des paroles qu'ils n'ont jamais tenues.

(*) Charles Cuvelliez, Université libre de Bruxelles (professeur visiteur), École Polytechnique de Bruxelles.

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a écrit le 28/10/2018 à 8:00 :
90 % des économistes n'ont pas vu venir la grande crise mondiale de 2007. 90 % des économistes étaient opposés à Keynes en son temps. 90 % des économistes donnent des conseils qui rendent notre société toujours plus dure, concurrentielle de manière faussée, destructrice de l'environnement au point de menacer les conditions de vie futures. Ce pourcentage n'est pas suffisant pour parler de "fake". Des positions minoritaires aujourd'hui seront les idées les plus répandues demain.

C'est tout à l'honneur de la BBC d'avoir cherché à avoir des débats équilibrés.
a écrit le 27/10/2018 à 17:47 :
Le plus important , je pense est de former les futurs citoyens à être capable d'avoir un esprit critique et d'avoir du recul par rapport à l'information. Tout cela doit se passer à l'école, les enseignants étant tenus de respecter la neutralité politique et religieuse.
La plus grande imposture des médias alternatifs est de faire croire qu'ils sont des médias dépourvus de biais idéologique alors que dans la majorité des cas, il y a l'extrème-droite derrière . C'est là où le combat idéologique est déloyal, de nombreux médias alternatifs avancent masqués et influencent idéologiquement le lecteur qui croit avoir affaire à un média neutre. Or un média neutre n'existe pas.
Donc les futurs citoyens doivent apprendre à se poser des questions essentielles comme:
- qui est derrière l'information?
- le journaliste est il en position d'être impartial
- l'expert cité dans l'article a-t-il des intérêts qui concernent le sujet évoqué?
- que disent d'autres médias sur ce même sujet?
Après, si on est capable d'avoir du recul, on peut lire ce que l'on veut, y compris les médias pro-russes qui parfois, au milieu de la propagande, balancent un article qui prend la presse occidentale à contre-pied tout en étant crédible.
Par contre les sites complotistes et les médias citoyens: une perte de temps totale.
Réponse de le 27/10/2018 à 22:03 :
Il me semble que l'esprit critique ne manque pas chez les gaulois, même s'il est brouillon.

Mais on ne peut pas exercer son esprit critique dans le vide, il faut des connaissances préalables et l’École Républicaine est là pour les apporter.

Je regrette pour ma part l'effondrement de l'enseignement des Sciences dans les programmes.
Ce n'est pas du fétichisme scientiste. Les sciences sont tout simplement à l'abri des fake news. Si une théorie est fausse, elle se heurte au mur de la réalité et c'en est fini.
"Faire" des sciences est un processus. Il oblige à développer l'esprit d'observation, la description, la théorisation et la mise en pratique de ce qu'on pense avoir compris (et souvent on se plante, ce qui est bon pour la modestie). C'est un antidote puissant contre le mensonge.

Quand je constate qu'on pourra maintenant passer un bac généraliste sans avoir dépassé un niveau de troisième dans les sciences "dures" et SVT et qu'ensuite on pourra devenir professeur des école, ça m'interpelle. Combien d'instits ne maitriseront pas eux mêmes les concepts de base des mathématiques, de la physique et des sciences naturelles?
Et surtout, quel genre de rigueur intellectuelle vont t'ils transmettre aux élèves?
a écrit le 27/10/2018 à 15:41 :
to fake en anglais a une demi-douzaine de traductions: imiter, simuler, faire semblant, faire comme si, contrefaire, feindre...
Il y a derrière la notion de tromperie voire de mensonge, ce qui la différencie de celle de false-new qui est plus neutre.

A fake new est un fait qui a été soit inventé, soit détourné ou déformé, pour servir d'argument, et présenté comme une information (un fait) réelle et véritable dans une opération de propagande.

A false new est une information inexacte parce que tronquée, mal interprétée ou obsolète sans qu'il y ait d'intention de manipulation et ça fait toute la différence.

En substance, toute information est une fausse nouvelle parce que l'on n'a jamais une information totale, impartiale, et invariable. Elle ne devient Fake new que dans son intention et son traitement.

La différence est (trop?) subtile, ce qui permet à moumoute blonde de transférer au statut de fake news tout ce qui lui déplait, et rend compliquée toute réfutation, d'autant plus si l'on a affaire à des esprits de mauvaise foi. Auquel cas l'entreprise est vouée d'avance à l'échec.... il n'est pire sourd..
Réponse de le 29/10/2018 à 8:29 :
Certains journalistes français trafiquent les chiffres il faudrait en parler plus souvent
a écrit le 27/10/2018 à 14:42 :
Les fake news, ou false news, des personnes physiques sont in fine de peu d'importance. Bien plus graves sont celels inventées, mal instruites, et/ou véhiculées, voire reprises ad nauseam par la classe politique, et bien sûr les médias. Nombre de sujets sont devenus techniques, pour lesquels avoir un avis objectif n'est pas si simple pour le quidam, mais l'information existe généralement sur le net: reste à savoir, et surtout vouloir trier. Dans la sphère "environnement", on ne compte plus le nombre de sujets sur lesquels il se raconte n'importe quoi: dangerosité des OGM (25 ans après leurs introductions...), bienfaits de l'agriculture bio - et surtout sa présentation (ridicule) comme La Solution pour demain.. sans oublier le cuivre, les médias veulent-ils se décider à couvrir le sujet?), cancérogeneité des produits phytosanitaires (les résultats sur les populations d'agriculteurs infirment tout ce qui se raconte et qui est cependant devenu une "évidence" pour tous), décès des colonies d'abeilles (les résultats de la DGAP française et des administrations belges infirment les causes généralement pointées).. J'en ai cinquante comme cela.. Donc oui, ce sujet est d'importance, les médias doivent le traiter, surtout ceux qui ne vivent que par l'argent public et qui de facto doivent rendre des comptes. Et les politiques, pour faire de l'emporte pièce- toute la classe politique écolo- doivent y prêter attention (nous avons suffisamment de problèmes dans nos sociétés pour ne pas en créer ex nihilo!). Les médias doivent jouer le rôle de modérateurs et dénoncer ce qui est faux, et non étayé par des données!
a écrit le 27/10/2018 à 14:29 :
De plus, les médias dit traditionnels vont chercher l"information sur internet par manque de source et souvent ne font que jouer les mégaphones sur des sujets passer inaperçu et engendrer si possible la polémique!
Réponse de le 27/10/2018 à 15:51 :
Ce ne sont pas les sources qui manquent, elles n'ont jamais été si nombreuses et accessibles, ce sont les journalistes.

Depuis quelques années, les rédactions se sont vidées de leurs journalistes "maison" et ont été remplacés par des pigistes externes à peine payés, y compris dans les plus grands journaux dits "de référence".

L'information produite est à la hauteur des moyens, et nous qui consommons beaucoup d'information sans la payer (a commencer par le contenu de LT), nous récoltons ce que nous semons.
a écrit le 27/10/2018 à 14:10 :
Les fake news n'existent que depuis que l'on en parle en tant que tel, et jouer les perroquets n'est pas s'en rendre innocent mais multiplier sa culpabilité!
a écrit le 27/10/2018 à 12:09 :
"Sauf que 90 % des économistes s'accordaient pour être contre le Brexit. Les 10% restants, un peu charlatans, ont pu s'en donner à cœur joie." quel beau résumé des économistes mainstream : ils s'appuient sur une théorie qui n'a plus qu'un lointain rapport avec la réalité, devenue une quasi religion et de ce fait ne prennent même plus la peine d'argumenter. Autre chose : la majorité n'a pas forcément raison, et vu la blague de l'économie dominante, et notamment toutes les crises provoquées par vos études et conseils, vos devriez peut être rabattre un peu votre caquet. Et en parlant de fakenews, vous en mettez une en avant : le fait de distiller avec votre condescendance qu'il n'y aurait qu'une seule théorie économique sérieuse source d'une seule politique économique.
a écrit le 27/10/2018 à 10:46 :
"Fake news" n'est qu'un terme inventé par les médias afin de freiner la concurrence d'internet et surtout afin de nous détourner de toutes les bonnes informations qu'il y a sur internet nous faisant comprendre que les médias traditionnels ne font qu'en fait nous raconter des histoires.

Oui il y a des fausses infos sur internet et heureusement mais il y en a autant en proportion dans les médias de masse mais ces dernières sont contrôlées par l'oligarchie donc autorisées.
Réponse de le 27/10/2018 à 14:20 :
De plus, les médias dit traditionnels vont chercher l"information sur internet par manque de source et souvent ne font que jouer les mégaphones sur des sujets passer inaperçu et engendrer si possible la polémique!
Réponse de le 28/10/2018 à 10:52 :
Exactement. Donc si on ajoute la mauvaise volonté à celle de faire le buzz à tout prix on comprend du coup la très mauvaise qualité des d'informations déversées par les médias de masse.

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